La guerre autour de la publication post mortem des oeuvres de Lacan n’en finit décidément pas. Depuis 2004, on s’échange des amabilités, sur les bancs du Palais de Justice de Paris. Entre l’héritier testamentaire de l’oeuvre du psychanalyste, le très médiatique gendre de Lacan, Jacques-Alain Miller, et l’Association des amis de Jacques Lacan, présidée par un ancien élève du psychiatre, Charles Melman. Vendredi 9 décembre, à la demande de Miller, l’affaire est passée en appel. L’héritier demande au tribunal de juger irrecevables les arguments de l’association qui, le 30 mars 2007, a été déboutée de ses demandes – l’accélération de la publication des séminaires de Lacan – par le tribunal de grande instance de Paris.
Résumons l’histoire en quelques lignes. Jacques Lacan a donné de multiples conférences, qu’élèves et autres passionnés ont, de leur plein gré, enregistrées et pour certaines sténographiées. Ce qui a permis de publier, quelques années avant la mort de Lacan en 1981, au Seuil et avec l’aval du maître, quatre de ses séminaires donnés entre 1950 et 1980. Or, selon l’Association des Amis de Jacques Lacan, Jacques-Alain Miller a « pour impératif moral de poursuivre cette publication, qui est loin d’être terminée ». « C’est de cette tache dont il s’est mal acquitté », nous indique Nathanaël Majster, secrétaire général de l’Association. Et l’avocat de l’Association, maître Emmanuel Pierrat, de préciser lors de l’audience : « Nous ne contestons pas le rôle ou le statut de M. Miller, mais j’ai la sensation que le dossier n’a pas été ausculté tel qu’il aurait dû l’être ».
Une publication escargot
A la mort de Jacques Lacan, il restait 22 séminaires à publier. Par manque de ressources ou de motivation ( ?), Miller en a publié neuf entre 1981 et 2007, soit un tous les trois ans et demi. A ce rythme, l’ensemble des séminaires sera donc publié en 2058…
« A cause de la non publication des séminaires, certaines sténographies ont circulé sous le manteau », souligne Emmanuel Pierrat. Et l’avocat d’interpeller la cour sur « l’attente des chercheurs et des jeunes surtout, qui n’ont pas eu la chance d’assister aux conférences du maître ». Après avoir rappelé que « le but de l’Association des amis de Jacques Lacan est d’aider à la publication et à la valorisation de l’oeuvre », Pierrat propose une médiation, via la création d’un comité éditorial.
La parole est à l’héritier, absent de la chambre. Miller est défendu par le bâtonnier Christian Charrière-Bournazel, pour qui « cette affaire est une fausse affaire », puisque « l’oeuvre orale retranscrite brute est accessible sur internet ». Et d’ailleurs, Lacan ne souhaitait pas spécialement que ses séminaires soient retranscrits. Ainsi qu’il l’écrivait en 1977, c’est son gendre Miller qui l’a convaincu de la nécessité de les publier. Petite scéance de lecture publique : « Une transcription, voilà un mot que je découvre, grâce à la modestie de Jacques-Alain Miller (…) et j’ai encore à rendre à l’auteur [Miller] de ce travail de m’avoir convaincu ». Charrière ajoute : « Six séminaires supplémentaires sont achevés et prêts à paraître. Il n’en reste plus que cinq en cours de rédaction ». Stupéfaction de la défense, pour qui cette affirmation est d’une mauvaise foi sans nom, personne au Seuil n’ayant pour le moment prévu ces parutions. Et le bâtonnier de s’attaquer brutalement aux membres de l’assoc’, qu’il qualifie d’ « aigris » et de « mal aimés ». Il en remet une louche :« ces gens entretiennent une vieille querelle avec Jacques Lacan lui-même. »
L’Etat absentéiste
Réaction d’Emmanuel Pierrat à ces noms d’oiseaux : « Là, il délire complètement ». Il ajoute : « le hic pour Miller, c’est qu’il est pris à son propre piège. D’un côté, il ne délègue pas, alors que des pétitions circulent depuis 1991 pour que ces oeuvres soient enfin publiées, et de l’autre, il reconnaît qu’il manque de temps pour s’y coller seul ». Le cas Lacan n’est pas unique. « Ce problème, on l’a aussi avec les héritiers de Camus et de Bourdieu, par exemple, indique Pierrat, qui précise : J’apprécie beaucoup le fils de Pierre Bourdieu, mais il faut avouer qu’il a du mal à gérer son héritage. Des kilomètres de manuscrits de Pierre sont en train de prendre la poussière à la Bibliothèque nationale de France ». Christian Charrière-Bournazel n’a pas souhaité répondre à nos questions.
Pour le secrétaire général de l’association des amis de Jacques Lacan, Nathanaël Majster, qui indique au passage que « ni Barthes, ni Foucault, ni Althusser, ni Derrida n’ont connu un tel sort après leur mort », le problème est « la déshérence de l’Etat, dans les questions d’héritages. Si les héritiers s’en occupent tant mieux, s’ils ne s’en occupent pas, tant pis pour l’homme, tant pis pour son oeuvre, et tant pis pour son public. » Autrement dit, comment faire en sorte que la mort d’un homme ne soit pas celle d’une oeuvre ? Le dénouement de la saga Lacan y répondra peut-être…










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