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CULTURE / CHRONIQUE CINÉMA

Les trois singes : chef-d’œuvre numérique

mardi 13 janvier par Marc Godin
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En Turquie, une famille se désagrège sous le poids des mensonges et du silence. Un chef-d’œuvre envoûtant.

Bon, sur ce coup-là, il va falloir me faire confiance. Si je vous dis film turc, primé à Cannes, une œuvre lente sur l’implosion d’une famille, le souvenir d’un enfant disparu, des plans à couper le souffle, je suis sûr que vous aller hurler et vous mater pour la quarantième fois The Dark Knight en DVX. Tant pis, je vais essayer quand même…

Le fils spirituel de Bergman et d’Antonioni

Il y a en Turquie un cinéaste immense, Nuri Bilge Ceylan. Egalement scénariste, producteur, acteur, directeur de la photo et monteur, Ceylan filme l’incommunicabilité, les fêlures des hommes et des couples, sonde l’âme, compose ses histoires comme des successions de tableaux, économisant le pathos, les rebondissements et même les mots. « Je déteste expliquer, insister, convaincre ; il faut que les gens devinent », assure ce roi de l’épure contemplative, grand formaliste, fils spirituel de Bergman et d’Antonioni. Déjà auteur de Kasaba (1997), Nuages de mai (1999), Uzak (2003) et Les Climats (2007), des films le plus souvent autobiographiques et tournés avec de non professionnels, Nuri Bilge Ceylan a survolé la Croisette l’année dernière et raflé un prix de la Mise en scène fort mérité pour ces Trois singes. S’il creuse encore et toujours le même sillon, son histoire s’apparente cette fois au film noir et au mélo.

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© Pyramide distribution

La loi du silence

Une nuit, un homme politique exténué renverse un passant sur une route quasi-déserte. Il prend la fuite. A l’approche d’une échéance électorale importante, il propose à son chauffeur d’endosser la responsabilité de l’accident et d’aller croupir en prison à sa place, moyennant une forte récompense à la sortie. Le chauffeur passe donc par la case prison, laissant sa femme et son fils ado se débattre dans un quotidien dépressif, dans une maison-géôle d’une banlieue glauque d’Istanbul. Mais bientôt, la femme se jette dans les bras du politicien et le fils, effondré, va découvrir l’infidélité de sa mère. Le mari sort enfin de prison et les trois personnages principaux se bouchent les yeux, les oreilles et la bouche, comme les trois singes de la fable de Confucius. Les silences, les secrets et les mensonges vont faire voler en éclats la cellule familiale… 

Grâce et numérique HD

Derrière sa caméra numérique HD, Nuri Bilge Ceylan filme donc cet objet obscur et mortifère : une famille. Ici, un enfant décédé autrefois empêche les principaux protagonistes de vivre. Le défunt jette un voile morbide sur la réalité et l’image même du film s’en trouve altérée, gangrenée, évoquant un cauchemar glauque à la Kieslowski. En gros plan, avec des séquences longues et lentes, le cinéaste isole ses personnages et sculpte les visages. Comme Pialat, Ceylan s’attaque à la chair, traque la vérité, l’humanité, ouvre grand les blessures. A coups de micro événements – la sonnerie musicale d’un portable, une cigarette dans un cendrier, un regard qui s’éternise – Ceylan danse sur les abymes. Mais au lieu de jouer les situations paroxystiques, il dilue les haines conjugales, les fait sombrer dans l’inaction, enlise la narration dans sorte de mort cotonneuse, silencieuse, insoutenable. Il ne reste que le ressentiment, les remords, qui rongent les âmes et les corps. Si les personnages paient cash le prix du silence, dehors, la ville bruisse de bourdonnements électriques, de cris, de bruits industriels. A la fin, Ceylan ose un des rares plans larges du film. Il cadre la maison de ses « héros ». Le ciel s’ouvre, une lumière apparaît, incroyable, majestueuse, et avec elle, peut-être, la vie. C’est simplement extraordinaire. Les Trois singes est un film unique, rare, une œuvre déchirante qui a la grâce.

Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan avec Yavuz Bingöl, Hatice Aslan, Ahmet Rifat Sungar, Ercan Kesal

Sortie en salles le 14 janvier.


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  • Les trois singes : chef-d’œuvre numérique
    le mardi 10 février à 17:53, P.Blanc a dit :
    Si l’on doit voir un film de Nuri Bilge Ceylan ça ne sera pas "üç maymun" ("les trois singes") mais plutôt "uzak". Dans son dernier film, le réalisateur a choisi de poursuivre son travail épaulé par son excellent chef opérateur (le même que dans "les climats"). Les images sont réellement splendides, mais ne suffisent pas à détourner le spectateur de l’ennui. On peut aussi noter un casting réussi avec Ahmet Rifat Sungar dans le rôle du fils qui s’en tire à merveille, et qu’on espère revoir dans d’autres films - cela risque d’arriver, c’est une star en Turquie !-. L’histoire, une sorte de tragédie moderne, est simple mais on se demande si Nuri Bilge Ceylan a la capacité d’entrecroiser des personnages aux caractères complexes… Autant avec "Uzak", le réalisateur nous livre un excellent film avec un seul personnage principal, en revanche trois acteurs principaux dans "les trois singes", cela devient un peu l’équation insoluble ! Istanbul est une ville d’une beauté incomparable dont on appréciera malgré tout la mise en avant opérée dans ce film.
  • Les trois singes : chef-d’œuvre numérique
    le mardi 13 janvier à 22:18, spino-for-ever a dit :

    chiantissîme !

    un calvaire.

    ces 3 singes évoquent peut être Antonioni
    - mais alors celui déjà mort à qui un nécrophile (Wenders) tenait la main pour (co-) signer un arthritique Par delà les nuages

    entre the Spirit et les 3 singes, je ne sais pas lequel est - numériquement - le plus boursouflé. Mais j’atteste que, pour peu que le projectionniste ne pousse pas trop le volume, on dort très bien à la vision du second.

    la bise

    S.

    • Les trois singes : chef-d’œuvre numérique
      le mardi 20 janvier à 21:36, pedrolito a dit :
      c’est violent ce que tu dis, man. Excessif. j’ai vu les 3 singes, j’ai failli pionce aussi mais pas du tout pour la même raison. Ce sont les allusions et ellipses du film qui demandaient un p’tit effort de concentration, j’ai parfois piqué du nez : certes j’étais déjà HS en entrant dans la salle. Mais le film est très fort sur les non-dits, sur ce ressentiment dont cause très bien M. Godin. Son analyse est d’ailleurs très fine, son papier très bien écrit. On ne peut pas évacuer le travail de Ceylan comme ça, ce n’est pas très honnête de liquider ce boulot, ces acteurs (excellents) en trois phrases. Si ? je n’crois pas. Ma foi…
      • Les trois singes : chef-d’œuvre numérique
        le mercredi 21 janvier à 10:23, spino-for-ever a dit :

        yep !

        un peu violent, un rien excessif, je vous l’accorde (forcément, en 3 lignes).

        mais je ne retire rien au fond : j’ai eu l’impression, entre deux piquages de nez (et j’étais plutôt en forme), d’une belle mécanique, superbe, huilée, réglée au quart de poil, tournant totalement à vide.

        Rien.

        Le non-dit à ce point-là, le spectateur qu’est pas sous amphètes ne doit pas passer la première demi-heure.

        Je maintiens aussi la comparaison avec l’Antonioni moribond.

        Par ailleurs, j’suis bien d’accord : théoriquement AUCUNE œuvre ne mérite d’être évacuée en trois phrases.

        reconnaissez que ça fait parfois du bien !

        amicalement

        S.

        ps : pire, dans la sélection cannoise, y’avait guère que la Femme sans tête de L. Martel)

        • Les trois singes : chef-d’œuvre numérique
          le mercredi 21 janvier à 23:21, pedrolito a dit :
          ok, je reconnais que casser du sucre c’est bon parfois. votre (indispensable) avis peut conforter et déchirer en même temps : ce film m’a cliver lol. car d’un côté mon nez était très attiré par le centre de la Terre de l’autre, j’aspirais à le relever pour regarder scintiller la toile - ce film brillait aussi… Pas simple. Vous avez vu Les frontières de l’aube de Garrel ? ça c’est du ciné ! ok je m’égare ciao
  • Les trois singes : chef-d’œuvre numérique
    le mardi 13 janvier à 14:22, J_P_M a dit :
    Moi, quand je lis « à couper le souffle » dans une critique, quelle qu’elle soit, j’arrête instantanément de lire. Et c’est le cas ici. On emploie ce genre de cliché quand on écrit avec ses pieds. Et c’est le cas ici.