« Garde-toi, tant que tu vivras De juger les gens sur la mine » enseigne La Fontaine dans sa fable Le cochet, le chat et le souriceau. Mais en ce 31 décembre au soir, comment réagir autrement lorsque Chirac surgit à la télévision pour présenter encore une fois ses vœux aux Français pour la nouvelle année ? La « douzième » glisse l’esclave d’Arlette Chabot chargé à cet instant du service. Quoiqu’il le pense peut-être, le gentil garçon n’ose murmurer « la dernière ». Sa patronne lui en tirerait sûrement les oreilles. Et puis, comment prendre des risques avec un luron retombé si souvent sur ses pattes ?
Alors, regardons-le donc l’illustre Guignol dans son exercice constamment vide, protocolaire, un peu maigre dans sa chemise, le visage tendu, crispé parfois, parcouru de rides, les yeux exorbités, toujours sans âme ni éclat. Comment ne pas le juger « sur la mine », alors qu’il arrive défait au terme de ses vaines mais coûteuses cabrioles ? « J’aime passionnément la France », chevrote-t-il d’une voix moins assurée qu’autrefois. Peut-être le pense-t-il. Mais il adore tellement plus les luxes de milliardaire qu’elle lui procure de si longue date.
Si un député, un sénateur vit de son seul salaire, quiconque accède à une charge ministérielle dispose à l’instant de fonds supplémentaires pour bien tenir sa table, sa maison. Nourriture quotidienne, logement, tout incombe désormais à l’argent public étendu à l’épouse, aux rejetons. Avec les appartements de fonctions, ces frais s’accroissent selon le rang. Chirac en acquit les premiers privilèges quand Pompidou le nomma secrétaire d’État à l’Emploi en septembre 1967, près de quarante ans !
À partir de ce jour, les subventions ne cessent de croître pour atteindre le train de vie d’un maharadjah à la Mairie de Paris, puis à l’Élysée. En trente-cinq ans, pas une bouchée de pain, une gorgée de vin, pas une tête de veau, une bouteille de bière payée de sa poche. Jour après jour, chaque dépense personnelle réglée sur les fonds de l’État. En voilà des langoustes, des huîtres républicaines, du caviar en tartines aux frais de la démocratie. Avec en plus les automobiles de fonction, l’essence, les chauffeurs, les domestiques…
Quand tant de ses compatriotes suffoquent, pâlissent devant leur feuille d’impôts, lui et les siens ne cessèrent de vivre en France comme dans un aimable pays de Cogagne. Pendant presque un demi siècle d’affilée, soit plus de la moitié de sa vie. Pour quels services réellement rendus ? Auprès de lui, Jules Ferry, Georges Clémenceau, Raymond Poincarré, Aristide Briand, Léon Blum, Charles de Gaulle, Pierre Mendès-France, même Français Mitterrand peuvent tirer la langue. Aucun d’entre eux ne séjourna aussi longtemps, à tant de frais, dans les palais nationaux. Des gagne-petit !
Par comparses interposés, Chirac traîne en même temps de très longue date encore parmi les affaires louches : emplois fictifs du RPR, marchés truqués de l’Ile de France, trafics divers autour des HLM parisiens, de l’Imprimerie municipale, avec des vacances en famille payées vingt-et-un mille douze cent soixante francs par jour sur fonds secrets. Des affaires honteuses n’en finissent ainsi jamais de bouillonner dans les antres du Pouvoir avec des chiffres extravagants comme ces quatorze millions de francs disparus de 1987 à 1995 en « frais de bouche » à l’Hôtel-de-Ville.
Si Chirac dévore, boit toujours d’assez bon appétit, bien des copains trinquent à sa place. Non des moindres ! Juppé, Roussin, Méry, Cassetta, Didier Schüller, Marchiani parsèment ainsi de leurs cadavres politiques le parcours du fastueux Matamore. Pour ne rien dire de beaucoup plus humbles brimborions. Tant d’existences perdues, gâchées, compromises pour son seul confort, et aussi pour qu’il plastronne. De vraies vies de bêtes. À croire qu’avec un personnage aussi faux, aussi fourbe la vérité n’existe nulle part. Même pas comme une ombre.
Pourtant, elle l’attend au Tribunal de Nanterre avec son dossier personnel n° 23-4545521 1/02/74, prêt à prendre effet quand cessera l’immunité présidentielle. Avouons quand même qu’un procès nous couvrirait tous de honte, pour avoir toléré si longtemps pareil homme à pareille place. Alors, puisqu’il aime tant le Japon, qu’il y reparte dès la fin de son mandat mais n’en revienne pas. Puisqu’il existe d’après tant de témoins un très grand vide en lui, qu’il incarne donc encore un peu mieux l’inexistence. Personne ne remarquera sa disparition.
En cette année électorale, voici avant le vote un vœu utile.








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