Imperceptiblement, mais de manière tout à la fois prévisible, la Tunisie s’installe dans la violence. Précisons d’emblée qu’il ne s’agit point ici de l’insécurité quotidienne dans laquelle vivent nos compatriotes dont les appartements sont cambriolés en plein jour, leurs enfants rackettés à la sortie des écoles, collèges ou parcs de sports, des portables et sacs à mains arrachés dans de grandes villes du pays où l’on ne franchit pas 150 mètres sans croiser un flic en civil ou en costume, ou même un indicateur…
Nous nous étions demandés maintes fois, et sur ces mêmes colonnes, à quoi servaient 150 000 policiers et des milliers d’autres miliciens dans un pays qui compte à peine 10 millions d’âmes. Je me souviens aussi avoir narré sur cette rubrique comment à la Cité Ettahrir (3km de Tunis), des bandits simulaient un accident en s’allongeant sur la chaussée afin que d’autres conducteurs s’arrêtent pour les secourir et se font ainsi déplumer sur le champ par des complices sortis brusquement de nulle part…
La réponse à ces questions allait de soi : dans ce pays, on ne protège pas la population. On surveille les opposants et les dissidents. D’autant que cette police omniprésente connait les voyous et les malfrats. Mais dans un pays gouverné lui-même par des voyous et des malfrats, la police censée assurer l’ordre et la quiétude de chacun partage les butins et ferme les yeux sur des horreurs relevant du droit commun.
Mais comme cela a été précisé plus haut, ce n’est pas de ces manquements dont il s’agit. Mais bel et bien d’un virage, d’un message politique récemment transmis au pouvoir par des Tunisiens qui en ont assez d’être rackettés par la mafia aux commandes dans le pays. Entre fin février et début mars 2007, deux proches du Général Ben Ali ont été sauvagement agressés en pleine rue. Il s’agit de la propre soeur du Général-policier, Hayet, corrigée comme il faut et sa grosse cylindrée a subi de sérieux dommages. Il s’agit aussi du neveu de Ben Ali, Kais, rejeton de Slah Ben Ali dont la voiture de luxe de type Hummer, de couleur bordeaux, a été littéralement brûlée par des "inconnus" qui lui ont aussi transmis un tract anonyme mentionnant cette phrase qui en dit long sur les intentions de ses agresseurs : "Ceci n’est qu’un début". Hayet Ben Ali, tout comme le voyou Kais sévissent particulièrement dans la région de Sousse d’où est originaire Ben Ali lui-même. La première avait déjà mis la main sur le secteur du tourisme allemand vers la Tunisie avant d’élargir ses tentacules sur des secteurs entiers de l’économie. Ainsi, outre l’hotellerie, le port de Rades par exemple abrite d’immenses superficies servant d’entrepots à tous les trafics imaginables allant des pièces détachées jusqu’aux parfums contrefaits et importés de Chine et de Taïwan, en passant par les faux Levi’s, les faux Nike, les faux Chanel etc. Dans l’une de ses luxueuses résidences sur la côte, à Chatt Meriem, qu’elle a illégalement clôturée pour avoir accès seule et sa famille à la mer, deux pitt-bulls sont dressés pour molester les créanciers qui se hasarderaient à passer réclamer le montant de leurs factures pour travaux.
Quant à Kais, il sévit sur le free shop de l’aéroport de Monastir et sur les marchés hebdomadaires de la région. Le monopole de la friperie et de la vente des alcools clandestins est son monopole et celui de son père Slah.
Un homme d’affaires qui a visité son parking de voitures l’a récemment comparé à celui d’un richissime héritier saoudien. Ses apparitions publiques avec la fille de l’homme d’affaires Kamel Eltaief, aujourd’hui en disgrâce, ne se font jamais à bord du même véhicule… Ces agressions donnent, à n’en pas douter, un coup d’envoi à l’escalade entre la population et la mafiocratie qui nous gouverne.
Il y a un peu plus de deux siècles, Louis XVI avait tenté de fuir Paris devant tant de colère populaire dans ce qu’on avait appelé le corbillard de la monarchie.
Avec ces derniers événements, on peut dire que le corbillard de la mafiocratie est avancé…
in L’Audace n°145, mars 2007








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