Vous êtes ici
Ma nuit à l'Usine (ou presque)
Intrépide et percutante, Angelina n'a pas hésité à prendre tous les risques en passant une partie de sa nuit immergée parmi les militants du Front de Gauche pour assister au débat de l'entre-deux tours. Ceux qui se rassemblent « derrière le drapeau rouge avec la faucille et le marteau » selon les dires de notre président, n'avaient pourtant pas le couteau entre les dents et se sont même réjouis du "Ko debout" administré par le challenger.
« De manière impartiale, je peux dire que François Hollande a scotché Sarkozy, il l’a plié en quatre », sera le premier commentaire, lapidaire et sans contraste, d’un Jean-Luc Mélenchon à l’air épuisé mais ravi. Assis au milieu des journalistes qu’il a invités à le rejoindre autour de lui, il livre ses impressions sur un débat qu’il aura regardé enfermé dans un bureau.
Drôle d’atmosphère en arrivant à l’Usine hier soir. Le formidable enthousiasme qui faisait le quotidien de cette ruche bourdonnante et joyeuse a laissé la place aux chuchotements feutrés. Les quelques militants et cadres du Front de Gauche présent sont étrangement calmes, sans doute très fatigués et aussi un peu tristes et déçus. Seules Danielle Simonnet et Raquel Garrido ont réellement le sourire. A l’occasion du débat entre les deux finalistes à la présidentielle, le Front de Gauche a organisé une écoute collective au sein de son siège de campagne aux Lilas (93), principalement à l’attention de la presse, qui sera suivie d’un débrief avec son propre champion.
A cet instant, le fond de l’air est électrique. « L’ambiance est bizarre », me glisse Danièle Obono, figure de la campagne, « on ressent une tension » qui semble se matérialiser par les grésillements de la sono. Sur les murs de l’Usine, la dernière des expositions qui, tout au long de la campagne, ont mis des artistes à l’honneur. Une toile colorée proclame « Nous sommes héritiers, oui mais de la Commune ».
Prise de bec
Disséminées aux confins de la salle, les personnes présentes se rassemblent enfin lentement devant l’écran géant lorsque le débat commence. S’il fait morose à l’Usine à cet instant, le climat ne va bientôt pas tarder à se réchauffer. Dans un premier temps, les candidats se jaugent mais très vite le débat est lancé et la première prise de bec éclate. « Sarkozy était imprécis, se prenant les pieds dans le tapis des chiffres. Il ne finissait pas ses phrases ou citait des abréviations sans expliquer ce qu’elles signifiaient. Il avait un aspect pitoyable dans la réplique, il était nerveux, plein de tics. Hollande l’a bien scotché. J’ai trouvé Sarkozy très mauvais. Il y avait un côté bâclé dans sa participation au débat. Il y est venu d’une manière vénimeuse. Comme ça ne marchait pas, il s’est mis à tourner en rond », jugera plus tard Jean-Luc Mélenchon.
Et avec raison. Lorsque Sarkozy invoque un quinquennat qui s’est déroulé « sans violence » et dans le « respect » des personnes, l’assistance est parcourue de spasmes, de rires muets et de quelques ricanements. Mais à l’évocation des militants rassemblés « derrière le drapeau rouge avec la faucille et le marteau », les rires fusent franchement. « Ҫa lui fait peur, il en a des sueurs », raille un militant. Jean-Luc Mélenchon relèvera également l’allusion: « C’est le drapeau du parti communiste. Il a un problème avec ça ? »
Le débat est déjà très tendu et pratiquement à couteaux tirés. A l’Usine, la tension se relâche lorsque les candidats en viennent virtuellement aux mains sur l'air de « Vous êtes content de vous ». L’état-major du Front de Gauche présent ce soir a déjà filé au buffet chips et coca, y établissant ses quartiers jusqu’à la fin de la soirée. Chacun a l’impression d’assister à un combat de coqs et les quelques interruptions momentanées du son dues à une mauvaise transmission sont saluées par des soupirs de joie ou de soulagement ironiques comme pour souligner la vacuité de l’affrontement. « Je ne vais pas vous dire que je suis d’accord avec François Hollande. Des fois c’est le cas, d’autres pas. J’ai un devoir de réserve jusqu’à lundi. D’ici lundi, ne comptez pas sur moi pour rendre plus difficile l’éjection de Sarkozy. Nous venons de vivre quinze jours infects. C’est le personnage de Nicolas Sarkozy qui a retenu mon attention ce soir », scande Jean-Luc Mélenchon à propos du candidat-président qu’il semble décrire comme un pantin désarticulé. « Il m’aide dans mon travail pour faire en sorte qu’il ne soit pas réélu Nicolas Sarkozy faisait pitié, il se débattait, il trépignait, il était tout en vibration. J’ai eu le sentiment de voir quelqu’un qui perdait pied, qui ne tenait pas debout. » Quant à François Hollande, « je l’ai trouvé de bonne tenue et habile. Il a développé son programme. Il n’y a pas eu de match. Sarkozy était facile à boxer ce soir, François Hollande l’a plié en 4... allez en 5 ! »
Flop
Au premier « Vous mentez », des huées se font entendre. Au mot de « calomnie », souligné par un léger rire sardonique de François Hollande, la salle pousse un râle de réprobation. Manifestement, les attaques de Sarkozy n’ont pas leurre de plaire à l’assistance beaucoup plus décrispée que tout à l’heure. « Il pue franchement ce mec » lance Pierre, visiteur d’un soir à l’Usine. Sur les réseaux sociaux, les langues se décoincent aussi : « #Sarko joue son va tout. Traiter l'adversaire de menteur, sembler le corriger. Dommage pour lui ça fait flop. #desesperatesarko #LeDebat », relève Raquel Garrido quand Alexis Corbières estime : « Mauvais Sarko dans le rôle de la victime d'outrance de la gauche... » ou que Danielle Simonnet clame qu’il faut « Battre sarko pour en finir avec la chasse aux migrants. Et poursuivre les luttes pour arracher l’égalite des droits. » Lorsque le candidat-président affirme qu’il veut moins de pauvres en France quand ses adversaires veulent moins de riches, le candidat-tout-court proclame qu’il est pour « que les plus fortunés fassent des chèques aux contribuables. Cela s’appelle la justice », sous les applaudissements de la salle.
Le passage sur l’immigration aura évidemment le plus suscité d’indignation, soulignée par des réprobations sonores. « Vous pensez qu’un étranger non communautaire est musulman ? » s’inquiète François Hollande auprès de son adversaire. Manifestement oui, il le pensait, ce qu’il a péniblement essayé d’expliquer en évoquant le Maghreb et l’Afrique Sub-Saharienne. « J’ai trouvé Sarkozy pitoyable pour quelqu’un qui est en train de rabâcher tout une série de clichés qui empuantit l’atmosphère. Concernant l’immigration, j’ai retrouvé dans la bouche de François Hollande des arguments que j’ai moi-même utilisé et j’en étais content. Sarkozy finit aussi mal qu’il a commencé la quinzaine », lâchera encore Mélenchon, rappelant au passage que la lutte contre le FN restera la priorité du Front de Gauche. « Le FN reste l’ennemi. Nicolas Sarkozy a rendu un très mauvais service à la droite en l’extrémisant comme il l’a fait. si, un jour, quelqu'un veut remettre la droite sur d'autres rails, il aura beaucoup de mal à y parvenir puisqu'à mesure que les jours passent et qu'on arrive à étudier département par département, ville par ville, s'aperçoit que les progrès du Front national ont été faits sur la substance de l'UMP... Il faudra se pencher sur les analyses, commune par commune, mais là où l’activité militante a été conduite, nous avons obtenu des résultats spectaculaires. Cela prouve que l’avenir du travail d’idée passe bien par le contact humain. »
A un peu plus de la moitié du débat, c’est déjà le coup de grâce. Le candidat-tout-court se lance dans une longue litanie sur le thème « Moi président… » qu’il s’est défendu d’avoir écrit à l’avance ce matin sur les ondes de France Inter. D’abord en creux pour souligner les défaillances de son adversaire dans cette fonction, en slamant pratiquement, moins bien que Barak Obama il est vrai, une véritable profession de foi. C’est terminé, Sarkozy ne se relèvera plus, malgré l’évocation du nucléaire où il essaie de pointer les incohérences du candidat-tout-court, malgré l’Europe dans laquelle il s’embourbe et une situation internationale dont l'évocation circonstrite la fait plus ressembler à une situation régionale. Le Front de Gauche présent à ce moment-là rigole en gobant des cacahuètes. Peut-être pense-t-il déjà au meeting de vendredi prochain à 18h30 place Stalingrad à Paris. Ce long monologue prononcé, comme c’est dommage, presque sans affect mais non sans une certaine ironie, face au candidat-président qui devait être en état de liquéfaction extrême, n’a pas permis à Hollande de mettre Sarkozy KO mais de le battre aux points. Ce qui revient au « KO debout pour le dernier président de droite de la Vème République » selon les dires de mon collègue de bureau. Ce collègue de bureau avait parié sur un duel à la Ali vs Foreman où Hollande était censé tout encaisser pour fatiguer l’adversaire jusqu’à l’assaut final. Hollande, contrairement à ce qu’il avait déclaré au journal L’Equipe, aura plutôt opté pour la revanche du match Ali vs Frazier avec la victoire de Ali. « Et de l’espoir retrouvé bordel ! » me hurle-t-il dans son SMS. Le champion du Front de Gauche semble avoir vécu la même chose : « Je pense que Sarkozy a intégré la défaite. Je ne sais pas qui a cru que l’un ne ferait qu’une bouchée de l’autre. François Hollande était au niveau du combat, pas Sarkozy. Il a commencé à couler et il n’y a pas eu de match. Ce soir, François Hollande a marqué des points par la maîtrise que l’autre n’avait pas. On est bien parti pour avoir un bon résultat dimanche. Hollande m’a l’air d’une apparence tout à fait digne. »
Le point DSK
Le point DSK de la soirée sera finalement atteint plus tard dans la soirée par Monsieur Sarkozy, comme il promettait de le faire déjà dans la presse par les quelques remarques appuyées qu’il a lâchées à cet endroit. Un point DSK qui a provoqué l’hilarité générale et a permis à l’Usine de retrouver sa bonne humeur d’antan.
En ce qui concerne le débat, Jean-Luc Mélenchon l’a jugé de très bonne tenue même s’il regrette que certains thèmes n’ont pas été abordés. « Le débat en lui-même je l’ai trouvé vieux monde. Il n’y a rien eu à propos du monde nouveau, de l’écologie, de ce que fera la France dans dix ans. C’était un débat à courte vue, c’est la frustration que je ressens. Il n’a pas été question de lutte contre la finance, rien sur la crise du capitalisme, sur la souffrance au travail, tous ces aspects du quotidien des travailleurs. Pas un mot. »
Pas de doute, ça sentait bon le changement hier soir pour les militants de gauche et pour Jean-Luc Mélenchon qui avait l’air de grande bonne humeur malgré la fatigue qui se peignait sur son visage. « Ce débat a été un bon moment dans la campagne. Ça faisait plaisir de voir Sarkozy se faire plier comme ça. J’aurais bien aimé le faire moi-même ! », ironise-t-il. Mais ils gardent en tête qu’après l’élection, tout restera à construire, à réveiller... et que cela commence dès demain avec les législatives. Le but déclaré est désormais d’avoir un groupe parlementaire conséquent à l’Assemblée.







