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Moche et mal élevée

Mes parents m’ont appris que dans la vie il faut toujours être poli : « Merci », « Bonjour », « Au revoir ». A l’école, on m’a appris qu’il ne fallait pas « répondre ». Longtemps je me suis demandé comment on pouvait ne pas répondre. Par « répondre », il fallait comprendre : argumenter, renchérir voire ergoter. Bref, il ne fallait « répondre » que lorsqu’on vous le demandait (et si possible après avoir levé le doigt). Quand je suis entrée dans la vie active, on m’a dit qu’il fallait sourire. Sourire aux clients, sourire aux supérieurs hiérarchiques, sourire quand on parle au téléphone, sourire même quand l’interlocuteur pas content vous insulte, vous agresse verbalement.

 

Depuis tout ça, je souris quand on me marche sur le pied dans le métro. Je dis pardon quand on me bouscule. Je dis merci quand on m’apporte un chocolat chaud coupé à l’eau chaude (et en plus je paye sans protester).

 

Dimanche dernier, j’assistais à des assises citoyennes, peu importe lesquelles. Ravie de faire partager ce moment d’émotion intense, je tweetais intensément mon émotion à mes followeurs nombreux, fidèles et pendus à mes 140 signes par message. Quand soudain : un individu, que je ne qualifierai ni par son âge, ni par son physique mais simplement par son sexe : masculin, me fit me lever afin que je lui laisse le passage. « Ah moins, me souffla-t-il, que vous ne préfériez vous décaler et que je prenne votre place (d’où l’on voyait très bien, ndla) puisque manifestement les débats ne vous passionnent pas. » La merveilleuse et imparable bienséance qui m’a été inculquée aurait voulu que je sourie... tout en refusant de lui céder ma place, bien entendu. Pour une fois, je décidai de n’en rien faire et, au contraire, lui lâchai un sec et indigné : « Mais ! Je vous en prie ! » qui, dans une traduction bienséante donne : « De quoi tu te mêles, espèce d’emmerdeur ? ».

 

Le monsieur s’assit donc à côté de moi grognon, grogna, fit mine d’écouter tout en grognant encore et se mit à me regarder intensément. Quand je dis intensément, c’est-à-dire qu’il s’accouda de trois-quart sur la table et posa son visage dans sa main pour avoir une meilleure assise et me scruter mieux à son aise. La bienséance, encore elle, m’interdit de lui tirer la langue. Mais l’indifférence qu’affichait mon profil parfaitement courroucé par ce regard insistant et invasif, eut certainement l’effet sur cet homme d’une langue tirée avec mépris et méchanceté par une gamine moche et mal élevée, que sa mère pressée tire par la main, et émerveillée d’exercer son ennui et son insolente cruauté sur un monde absolument inoffensif, tant qu’il est appréhendé au bout de la main de sa mère. Le syndrome moche et mal-élevée fit son effet. Le monsieur tenta de m’aborder par la flatterie : « Je vous dois des excuses, mademoiselle (sic !), car je me rends compte que vous travaillez réellement. Je n’aurais pas dû vous prendre de haut. » Après s’être pris, lui, un regard glacial, il tenta la justification. « Vous comprenez, j’étais de mauvaise humeur. Je n’ai pas trouvé le débat auquel je voulais assister et ça m’a beaucoup contrarié. » « Pourquoi ne continuez-vous pas à le chercher ? », lui suggérai-je dans le secret espoir qu’il obtempérerait illico. Manifestement, la réponse lui déplut et il tenta, grognon et grognant encore, de se concentrer à nouveau sur le débat. Pour quelques minutes plus tard, se retourner vivement vers moi, la voix mi-suppliante mi-irritée. « Enfin, vous n’êtes pas obligée de me faire la tête, vous pourriez considérer le fait que j’ai admis m’être comporté comme un idiot et accepter mes excuses. » « Mais je les accepte avec plaisir, monsieur », dis-je du même ton sec que depuis le début. Ce qui eu le don de l’agacer. Il tenta pour finir l’attendrissement. Je n’ose dire « le coup de grâce », « la dernière mise », « la botte secrète », « l’arme fatale » : « Vous pourriez me sourire au moins. » Ah ! nous y voilà !... !!!!!!.... !

 

 

 

De l’utilité de la femme dans l’espace public

 

Sourire avec complicité à la personne qui vous marche sur le pied dans le métro parce que cette personne, ça aurait pu être vous. Sourire de compassion à la serveuse qui vous apporte le chocolat coupé à l’eau chaude parce que c’est son patron qui lui a dit que c’est comme ça qu’on fait le chocolat et parce que son travail est épuisant. Sourire en solidarité à un pauvre hère qui ne trouve pas le débat auquel il voulait assister et qui râle contre une organisation qu’il estime défaillante. Tout cela est très acceptable. Mais, outre le fait qu’un sourire doit être intentionnel, convaincu, personnel, généreux, spontané on est en droit de se demander à partir de quand et jusqu’à quel point sourire doit être consenti, conventionnel, contractuel. Et pourquoi, hors contexte professionnel, dans la vie de tous les jours, l’exigera-t-on toujours plus d’une femme que d’un homme ?

 

Pourquoi n’ai-je pas voulu sourire à ce monsieur ? qui n’attendait plus que ça pour passer une bonne matinée, et même se consoler de ne pas assister au bon débat. Parce qu’il m’a abordée avec morgue ? Parce qu’il a eu un comportement importun ? Parce qu’il a exigé ce sourire comme un dû ? En admettant que je le lui concède, s’en serait-il contenté, ou cela n’aurait-il pas été la clé pour pousser plus avant la conversation... et la perturbation ? D’où l’importance de se (re)questionner sur l’utilité de la femme dans l’espace public et les injonctions qu'elle y subit. Ce monsieur aurait-il demandé à un homme qui lui aurait également battu froid de lui « sourire au moins » ? Ne l’aurait-il pas, au mieux, enjoint à être aimable, poli, avenant, courtois ?

 

Une fois ce constat posé, je me devais de ne pas céder à ce chantage sociétal structurel parfaitement aliénant. Auréolée de la gloire d'un sentiment profond d’émancipation, je me contentai de lui répondre : « Mais, je ne suis pas là pour vous sourire, monsieur. » Suite à quoi, il se leva un peu plus tard sans omettre, un brin revanchard et mauvais joueur, de me souhaiter bonne chance dans la vie.

 

Depuis, je suis persuadée qu’il faut élever nos enfants en leur offrant le droit à l’irrévérence.