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Qui es-tu Syriza ?
Deux semaines après le passage d'Alexis Tsipras à Paris, le peut-être futur premier ministre grec, Angelina se penche sur le phénomène Syriza, la coalition de la gauche radicale qu'il dirige. Le bel hellène est à quelques jours de défaire ce que les financiers, les traders et les apprentis-sorciers du libéralisme ont patiemment mis au point pour gagner plus sur les dos des peuples. Retour sur une folle journée, de l'Assemblée Nationale au siège du PC, qui sera à marquer d'une pierre blanche pour le Front de Gauche si Syriza triomphe le 17 juin.
Plus d’une semaine après le passage de Syriza en France et malgré la pluie qui est tombée drue ce jour-là, signe annonciateur de bonheur parait-il, le nom du parti de la gauche radicale grecque continue de claquer dans les éditos politiques à mesure que Syriza persiste à grimper dans les sondages. « Je ne sais pas si vous vous rendez compte que nous sommes en train de vivre un moment historique », lançait alors Jean-Luc Mélenchon à une batterie de parapluies fixés en rangs serrés devant lui. Plus de 200 personnes se sont pressées, lundi 21 mai, malgré une pluie battante et un froid pénétrant, au pied d’une tribune installée à l’ombre de l’Assemblée Nationale, pour applaudir, féliciter et encourager le leader de la coalition de gauche grecque Syriza en visite à Paris, Alexis Tsipras. Pour ma part, je ne suis pas loin de penser que la plupart des personnes présentes, bien que fouettées par la pluie, les pieds dans l’eau, avaient effectivement conscience de vivre un grand moment, une pause dans le cours du temps, de celles qui précèdent les grands bouleversements. Plus qu’un Front de Gauche à la grecque, Syriza véhicule un lourd héritage et est porteur d’une grande espérance. Aliki Papadomichelaki, militante grecque et résistante notoire sous la dictature des Colonels, avertissait un peu plus tard : « Nous venons de loin et nous voulons aller très loin. »
Le charismatique chef de Syriza n’était pas venu jouer les faire-valoir auprès d’un Jean-Luc Mélenchon à deux chiffres après les présidentielles. Ce dernier a eu au contraire l’ambition de le voir incarner, le temps de sa visite éclair entre Londres et Bruxelles, l’alternative déclarée à l’Europe des financiers et de l’austérité. Une alternative en passe de voir le jour dans le pays le plus brutalisé par les raccommodeurs et les apprentis-sorciers de la crise. « Ce qui se passe en Grèce depuis deux ans est une sorte de suicide dirigé du peuple grec », a lancé Alexis Tsipras à la presse française et internationale. « (…) Ce qui est appliqué en Grèce n’est pas un simple programme d’austérité. Il s’agit d’une expérimentation européenne d’une solution néolibérale de choc qui a conduit mon pays à une crise sans précédent d’allure humanitaire. (…) Nous livrons un combat en Grèce pour le compte des peuples français, allemand et de tous les peuples européens. Si cette expérimentation continue en Grèce, elle sera exportée dans tous les pays européens. La guerre que nous vivons en Europe n’est pas une guerre entre les peuples et entre les nations mais une guerre entre d’un côté les forces du travail et de l’autre côté les forces invisibles que sont la finance et les banques. »
Europe sociale
Etonnante conférence de presse qui donnait l’impression d’être plus au festival de Cannes qu’à l’Assemblée Nationale. Plus d’une centaine de journalistes au bas mot se sont piétinés sans vergogne pour tenter d’approcher "« Sexy Alexis », comme le surnomment les Indignés de la place Syntagma", selon le magazine Politis. Si le beau jockey suscite autant d’intérêt de la part des médias et peut-être tant de défiance de la part des politiques français qui eux ne se sont pas bousculés pour le rencontrer, c’est que le poulain Syriza est donné vainqueur de nouvelles élections législatives qui auront lieu le 17 juin prochain. Il aura la chance de mettre en application quelques-uns des théorèmes prônés en France par le Front de Gauche, à savoir une augmentation significative du salaire minimum, la création de 100 000 postes dans l’éducation, la santé et les organismes liés à la politique sociale, l’augmentation des retraites, un moratoire et un audit de la dette ou de s’en démarquer en instaurant le revenu minimum vital décent garanti pour tout citoyen. La relance plutôt que l’austérité, plutôt que le remboursement éternel de la dette comme unique obsession. Si Syriza réussit ce pari fou, ce sera le désaveu de l’Europe de la rigueur, l’espoir d’une Europe plus sociale. « On constate qu’on est en train de devenir tous européens puisque ce qui se passe dans un pays a une incidence directement sur l’autre. De la même manière que le fait que nous ayons en France mis en congé Monsieur Sarkozy va inciter les Allemands à mettre en congé Madame Merkel en octobre de l’année prochaine », expliquait peu après Jean-Luc Mélenchon dans les couloirs de l’Assemblée Nationale.

© Angelina
Les saillies les plus fameuses de cette conférence de presse qualifiée d’"enthousiasmante" par les membres de la délégation grecque de Syriza, se sont retrouvées dans tous les journaux la semaine dernière. De « Madame Merkel doit comprendre qu’elle est partenaire à égalité de l’Eurozone qui ne connaît ni propriétaire ni locataire et qu’elle ne peut se permettre de se comporter vis-à-vis de l’Eurozone comme vis-à-vis d’un protectorat » à « Il n’y a rien à négocier car on ne négocie pas avec l’enfer » d’Alexis Tsipras en passant par le « En le regardant, nous nous regardons nous-mêmes. Nous ne sommes pas identiques mais nous sommes comparables » de Mélenchon qui proclame que « la chaîne des servitudes qui liait les peuples au traité de Lisbonne est en train de rompre » et que « Alexis Tsipras n’est pas venu chercher des voix mais de l’écoute », vous avez tout lu. Si son homologue grec a fait mine de comprendre que « sur la base du protocole, [François Hollande] reçoive uniquement les chefs d’Etat et non de partis », Jean-Luc Mélenchon n’a pas minoré pas son indignation devant le peu d’empressement de la classe politique et notamment du PS à rencontrer Monsieur Tsipras : « Les dirigeants du parti socialiste auraient pu [recevoir Alexis Tsipras], au moins par camaraderie. Pas pour lui dire "On est d'accord avec toi" mais au moins pour montrer qu'ils sont capables d'entendre le cri du peuple grec qui s'exprime à travers Syriza. Les dirigeants socialistes ont commencé une ardente carrière de godillots c'est-à-dire qu'ils courent devant. Le Président ne reçoit pas, donc eux non plus. Et s'ils pouvaient se sauver tous, ils le feraient. C'est lamentable ! Et je suis bien placé, moi, pour leur rappeler leur sottise au moment de la crise argentine. C'était le même comportement. »... Mais au fait, Syriza qu’est-ce que c’est ?
Syriza qu’est-ce que c’est ?
C’est d’abord les premières syllabes des mots Synaspismós Rhizospastikís Aristerás (Coalition de la Gauche Radicale). C’est encore le résultat de la volonté politique de plusieurs courants de gauche ou directement issus d’un parti communiste (KKE) beaucoup plus radical qu’en France. C’est enfin une formation plébiscitée à près de 17 % aux dernières élections législatives qui l’ont placé à la tête de la gauche et l'ont propulsé deuxième parti politique de Grèce. Syriza n’est donc pas qu’un homme, c’est aussi un parti. Et pour le découvrir, il fallait se rendre le soir-même place du Colonel Fabien.
Et surprise ! Tout comme lors de la conférence de presse à l’Assemblée Nationale ou sur la petite place Edouard Hériot, c’est ballot, on avait encore prévu trop petit. L’amphi était plein à craquer et les places furent chères. Un public hétéroclite en âge, majoritairement franco-grec s'est pressé à la rencontre avec la délégation qui avait accompagné Alexis Tsipras tout au long de la journée. Ce soir-là, j’ai appris avec stupéfaction que si tout ce beau monde souhaitait se prononcer lors des prochaines élections grecques, il devrait prendre un aller-retour Paris-Athènes presto. La première prise de parole de l’assistance a commencé par dénoncer le vol du vote des Grecs de l’étranger. Paradoxalement, le pays qui clame avoir offert la démocratie à l’Humanité n’a pas encore instauré le vote par procuration, pas plus que le vote dans les consulats et encore moins par internet. Mais depuis que la directrice générale du FMI nous a benoîtement informés que les Grecs ne payaient pas leurs impôts, nous ne devrions plus nous étonner de rien.
Au programme de Syriza, il y a bien évidemment un programme à gauche, social et humain d’abord. Aux questions qui y opposent le chômage, le remboursement de la dette, l’euro ou pas l’euro et surtout l’Europe, les longues argumentations pour une politique sociale pleuvent. Lorsque l’épineuse question de la montée de l’extrême droite, et notamment du néo-nazisme, est posée, les dignitaires de Syriza savent tirer une analyse sans concession. Ils expliquent l'émergence d'Aube Dorée par « la crise de la représentation politique combinée à la crise sociale que nous vivons » et par ses positions sur l’immigration quand « les partis du gouvernement ont pris l’habitude de parler de ces questions avec une rhétorique de droite. » « Une rhétorique qui insiste sur le patriotisme et sur un fort sentiment de supériorité face à une population qui s’est sentie humiliée », précise le jeune Brunos qui reconnaît que se débarrasser de Aube Dorée ne sera pas simple. « Il ne suffit pas de dénoncer les anciens partis politiques pour leurs discours xénophobes », poursuit-il, « nos forces ont eu de graves insuffisances pour faire face à ce problème. » Mais « à l’heure où l’Europe était habillée de chemises noires, les communistes étaient debout et se battaient », avait auparavant rappelé la flamboyante Aliki Papadomichelaki. A l'image du Front de Gauche qui, en France, veut lutter front contre front contre le FN, elle me confirmera en aparté que, selon elle, combattre l’extrême droite devrait être une prérogative de toute la gauche en Europe.
Démocratie participative
Pour moi, le point d’orgue de la soirée fut néanmoins de découvrir une volonté affichée de démocratie participative, un désir de retour au peuple qui, par ses mots et sa philosophie évoquent la notion d’empowerment (autonomisation) ou bien le community organizing d’un Saul Alinsky bien plus que n’a réussir à le faire ici le Front de Gauche qui a pourtant scandé inlassablement « Prenez le pouvoir ». Fort de ses notions d’émancipation des populations et d’éducation populaire, Syriza exalte aussi l’organisation des citoyens par le bas. Après avoir, comme de nombreux pays, connu ce qu’ils appellent "le mouvement des places" des indignés, les Grecs de Syriza veulent promouvoir la nécessité de l’auto-organisation des citoyens à l’échelle locale, favoriser des forces dans les réseaux de solidarité au sein des grandes villes, s'investir dans des assemblées populaires dans les quartiers, dans l’organisation d’initiatives par le bas telles que les repas de quartier, les trocs... « Pas à pas, il faudra faire la transposition des débats sur des échelles plus larges. Il ne faut pas sous-estimer le pouvoir du collectif. Parler à ses voisins, alors que nous ne le faisons plus, est l’élément fondamental d’une politique de gauche à l’heure actuelle. Syriza ne peut se substituer à l’ensemble de ce fonctionnement social. Il est important d’entraîner ce collectif vers des perspectives de luttes fondamentales comme pour les services publics qui en Grèce viennent à manquer cruellement. » Riche en émotions, la soirée se termine sur la résolution que personne ne doit rester seul dans la crise.
Seul, Alexis Tsipras ne l’est sûrement pas. « Alexis est un homme jeune et brillant, mais il est aussi bien entouré par de jeunes gens tout aussi formés, économistes, géopolitologues, ingénieurs », me glisse Aliki Papadomichelaki. La doyenne de la délégation de Syriza à Paris confirme que Syriza n’est pas l’étincelle qui promet un feu de paille à la faveur d’une crise mondiale devenue européenne puis devenue simplement grecque. Ce « nous venons de loin » prophétique martèle que Syriza s’inscrit dans un mouvement historique qui passe par le camp de concentration de Makronissos dont Aliki fut prisonnière avec sa mère au lendemain de la guerre civile. Mais aussi par sept ans de dictature militaire, avant l’émergence artificielle d’un Pasok unanimement reconnu comme une force de droite en Grèce aujourd’hui. Et puisqu’une force politique en marche est une force qui ne faillit pas à transmettre et à reconnaître ses héritiers, « il faut parler du passé pour éclairer l’avenir », dit-elle encore.







