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Le Gri-gri sur le grill
Fatalité ? Au mémorial des utopies, L’Autre Afrique s’est
senti moins seule à compter du 24 février 2006, date du
deuxième trépas du Gri-Gri international, « quinzomadaire
satirique panafricain ». Ce jour-là, un bref avis de décès,
entouré de l’épais liseré noir de circonstance, occupe seul
la page de garde du site www.lesamisdugrigri.com. « En
raison de désaccords éditoriaux majeurs avec le directeur de
la publication Michel Ongoundou Loundah, lit-on, une par-
tie de la rédaction du journal. […] a décidé de mettre fin à
sa collaboration avec le titre.
Par ailleurs, l’association Les Amis du Gri-Gri est en
suspens, par décision de son bureau (Nicolas Beau, Anna
Borrel, Richard Labévière, Christophe Ayad, Daniel Mer-
met, William Bourdon).
« Pour les partants, Xavier Monnier. »
Le contentieux apparemment fatal porte sur un entretien
avec le président du Front national Jean-Marie Le Pen,
conduit par le Gabonais Ongoundou lui-même, et dont ce
dernier veut imposer la publication en dépit du veto des
piliers de la rédaction. Le principe même de l’interview a
heurté l’équipe. Au point d’inciter le directeur à justifier sa
démarche dans une note appelée à chapeauter le questions-
réponses. S’il admet offrir ainsi, « en cette période de lepé-
nisation des esprits », une « tribune de plus » au leader
du FN, « MOL » invoque le devoir, pour un journal « in-
soupçonnable sur le terrain de l’antiracisme », de contribuer « à l’information et au débat ». « Lorsqu’on est démocrate,
assène-t-il, on n’a pas peur de la parole libre. Même quand
celle-ci peut, quelquefois, bousculer nos certitudes. »
Pourquoi pas ? concède la rédaction. Las ! la lecture de
rechange, jugé outrageusement bienveillant, ruine cet argu-
mentaire. « La France, demande par exemple Ongoundou,
est-elle fondée à donner des leçons de démocratie, alors que
votre parti, qui représente 15 à 20% de l’électorat, n’est
pas représenté à l’Assemblée nationale ? » Pas de quoi
ébranler le « menhir » du néofascisme tricolore. « Savez-
vous, s’enquiert plus loin le patron du Gri-Gri, que bon
nombre d’Africains vous aiment bien ? » Là, c’en est trop.
L’échange restera des mois dans les limbes, d’autant que
l’ impertinent bimensuel se saborde. Aussitôt, l’affaire
rebondit dans les colonnes de Minute [1]
d’extrême droite consacre sa une ainsi que trois pleines
pages à « l’entretien censuré de Le Pen » et au « journal
franco-africain obligé de fermer ». Coup de pied de l’âne ?
Ancien cadre commercial, Michel Ongoundou y dénonce
« une hystérie typiquement franco-française ». Quant à Le
Pen, il flétrit ses « censeurs », relégués au rang de « cons
n’ayant rien de plaisant », et rend hommage à son interlocu-
teur, « homme charmant et des plus courtois, doublé d’un
remarquable professionnel ». Il est des louanges dont on ne
se relève pas. L’occasion est trop belle : dans un billet
vachard, François Soudan, le justicier de Jeune Afrique,
raille « les bonnes fées blanches du Gri-Gri », ces tuteurs
parisiens qui prétendaient rompre avec les travers de la
presse panafricaine et que voilà « un peu honteux, un zeste
ridicules et courageusement muets ».
Quoique simpliste, le trait d’ironie fait écho à une fêlure
bien réelle apparue au fil des mois entre les parrains français
du bimensuel au format tabloïd et une poignée de confrères
africains de souche, de cœur ou de tripes séduits par le radi-
calisme identitaire qu’incame Dieudonné, cet humoriste qui
a troqué pour son malheur la verve contre la rage. Le noyau
fidèle à Ongoundou s’emploie d’ailleurs à réduire le conflit
à une empoignade entre Noirs et Blancs, quitte à déceler
.chez ceux-ci un regain de condescendance néocoloniale.
Soupçon dérisoire pour qui connaît la trajectoire de l’avocat
William Bourdon, ancien secrétaire général de la Fédération
internationale des ligues des droits de l’homme, et celle des
journalistes Nicolas Beau (Le Canard enchaîné), Christophe
Ayad et Florence Aubenas (Libération), ou encore Daniel
Men-net (France Inter). « Étrange bagarre à front renversé,
concède l’un d’eux. Nous d’un côté ; Michel, Le Pen et
les dieudonnistes de l’autre. » Prescience ? Le 11 novembre
2006, escorté par une poignée de soldats perdus de Fex-
trême droite, « Dieudo » viendra parader au Bourget (Seine-
Saint-Denis) entre les stands de la Fête des Bleu-Blanc-
Rouge, sauterie annuelle du Front national. L’occasion de
serrer la louche de l’ami Jean-Marie et de saluer Bruno
Gollnisch. Il est vrai que l’amuseur en perdition soutient
depuis mars 2005 cet universitaire perméable aux thèses
révisionnistes et condamné pour « incitation à la haine
raciale » [2]
Ainsi, pas plus qu’aucune autre la rédaction du
Gri-Gri international n’aura déjoué le traquenard de la
surenchère militante et du tribalisme hexagonal. « Le péril
du "blackisme" menace tout média panafricain, avance
Hamid Barrada [Jeune Afrique], Voilà pourquoi le seul
critère de recrutement chez nous, c’est la compétence, et
non la couleur de peau. Même si, à expertise égale, on
embauchera un Arabe ou un Noir [3]. » L’« affaire Le Pen »
n’est d’ailleurs que le symptôme, voire le révélateur, d’une
forme de malédiction. Si le titre a mieux résisté que
d’autres, l’exception Gri-Gri n’a pas échappé à la règle des
liaisons incestueuses avec les pouvoirs. Jadis persécuté par
le régime gabonais, au point de fuir le pays et de décrocher
à l’usure un statut de réfugié politique en France, Michel
Ongoundou Loundah a semble-t-il lui aussi cédé à la tenta-
tion de la contrition négociée, allant jusqu’à briguer vaine-
ment au pays, en « candidat indépendant », un siège de
député lors des législatives du 17 décembre 2006. Où ça ?
Dans sa ville natale de Franceville, chef-lieu de la province
du Haut-Ogooué et fief d’Omar Bongo… Il faut dire que
son oncle, l’ancien ministre de l’Économie et des Finances
Jean-Pierre Lemboumba, un temps en disgrâce, occupe au
palais les fonctions de coordinateur général des affaires pré-
sidentielles. Auréolé de son passé de martyr du bongoïsme,
le dissident a ainsi songé à rallier la cohorte des enfants
prodigues qui, au terme d’une longue errance, rentrent chez
Papa Omar. Une certitude : qu’ils portent sur les secrets
d’Alfred Sirven, les malheurs d’Air Gabon ou les turpitudes
locales d’une banque parisienne, les « scoops » du Gri-Gri
ont irrité Bongo au plus haut point. Et celui-ci, fidèle à sa
légende, manie la carotte et le bâton. Tantôt il convoque
Ongoundou au palais, lui promettant un coup de pouce s’il
se montre moins teigneux, tantôt, à en croire ce dernier, il
entrave la diffusion du journal par la Messagerie lyonnaise
de presse. « OBO achète des gens pour nous pourrir les
ventes, confie un jour Michel, en pleurs, à un ami. Et j’ai
reçu la visite de Pascaline [fille et directrice de cabinet du
chef]. Je dois me méfier : ils sont capables de tout. »
Nul doute que la volte-face d’Ongoundou suscite, chez
les compagnons du Gri-Gri, un dépit palpable. « À se
demander s’il ne s’est pas servi du journal pour faire grim-
per les enchères, confie un de ses intimes. Avons-nousjoué
à notre insu un rôle de caution ? J’espère de tout cœur que
non, mais je ne peux l’exclure. » Un homme a plus que
d’autres des raisons d’être amer : Nicolas Beau, limier che-
vronné du Canard enchaîné et président de l’Association
des amis. Car lui n’a jamais ménagé sa peine pour dénicher
des investisseurs disposés à financer le bimensuel icono-
claste sans exiger en retour de droit de regard sur sa ligne
éditoriale ; mieux, il est allé jusqu’à puiser dans ses écono-
mies une substantielle avance de trésorerie. D’autres indices
ont alimenté les doutes. À commencer par la parution d’en-
tretiens accordés par des chefs d’État tels Abdoulaye Wade,
Laurent Gbagbo et… Omar Bongo soi-même, ou d’énigma-
tiques rentrées d’argent, aussi salutaires fussent-elles pour
une caisse qui sonne creux. Les 10 000 euros « remis au
pot » en novembre 2005 ? Don du pouvoir sénégalais,
indique Ongoundou à ses troupes. Lesquelles tardent à
déceler les tares d’une gestion opaque et désinvolte. Ainsi,
les Amis du Gri-Gri découvrent qu’Ongoundou a ouvert un
compte au Luxembourg, ou encore qu’un de ses alliés
au sein de la rédaction veille par ailleurs sur la maquette
de IM Lettre d’Abidjan, bulletin de propagande du régime
ivoirien édité par Africa 21, une société installée à Neuilly-
sur-Seine. Ils doivent aussi batailler pour le convaincre
d’abandonner la gérance ou, en septembre 2005, de consen-
tir aux permanents des contrats de travail. « Dès le début,
soupire un compagnon de route, il traitait son monde en
despote africain. »
Navrant gâchis. Lancé en juillet 2001, suspendu huit mois
plus tard faute de fonds, tire de son hibernation en sep-
tembre 2004, Le Gri-Gri avait, en dépit d’un contenu inégal,
fait souffler sur les kiosques un vent de fraîcheur et d’inso-
lence. Quant aux états de service de Michel Ongoundou, ils
ne manquaient pas d’allure. Une décennie durant, il avait
dirigé La Griffe, hebdomadaire satirique gabonais, banni en
février 2001 « pour acharnement contre le chef de l’État et
sa famille ». Trois mois après sa naissance, le « quinzoma-
daire » connut le même sort. En mai 2006, cet astre fragile
sujet aux éclipses était de retour sur les écrans radars de la
Françafrique. Et plutôt deux fois qu’une. Un noyau d’an-
ciens, emmenés par Nicolas Beau, diffuse depuis lors via
Internet un journal ironiquement baptisé bakchich.info,
désormais assorti d’une version papier hebdomadaire. Chi-
chement logée au 6 bis du passage Thiéré (XIe arrondisse-
ment), la petite équipe dirigée par Xavier Monnier compte
trois permanents et une vingtaine de pigistes. Quant au
« Club bakchich », il accueille, aux côtés du noyau dur des
ex-Amis du Gri-Gri, quelques nouveaux compagnons de
route. Propriétaire en droit du label Gri-Gri, « MOL » a
pour sa part sorti du coma un énième avatar de son canard.
Lequel, à peine ressuscité, s’est empressé d’exhumer des
archives les confidences de Jean-Marie Le Pen, avant de
mettre à l’honneur Dieudonné Mbala Mbala. Ongoundou a
donc tenu parole, lui qui affichait dans les colonnes de
Minute sa volonté de publier l’interview en souffrance « dès
le lendemain de la liquidation effective de la société édi-
trice »… Depuis le 18 mai, et en dépit d’une longue paren-
thèse estivale, le bimensuel au nom d’amulette reparaît donc
dans un format aminci (8 pages au lieu de 16).



