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Nausée post-électorale

J’ai l’embarras du choix pour l’accroche de cette chronique. Par quoi commencer pour vous décrire le sentiment de dégoût que j’éprouve depuis dimanche soir ? Nicolas Sarkozy a été élu président de la République et il faut, me dit-on, respecter le verdict des urnes. Je veux bien, mais, pour autant, il n’est pas question de se taire ni de verser dans l’angélisme intéressé. « Tu verras, il n’est pas si méchant que ça. Il va faire de bonnes choses. Il faut lui donner sa chance », m’a, par exemple, affirmé un confrère qui, pourtant, avait voté Bayrou au premier tour. C’est ça, grand militant sincère, va vite à la soupe, il n’y en aura sûrement pas pour tout le monde.

Justement, parlons de soupe et commençons par le cas d’Eric Besson, le « socialo-traître » qui a rejoint, en pleine bataille, le camp adverse et dont on dit qu’il pourrait être l’un des futurs ministres « de gauche » de Sarkozy. Un comble mais aussi un signe annonciateur de la France qui se profile, celle de la fin qui justifie les moyens et du cynisme et de l’opportunisme portés au pinacle des grandes valeurs. « Qu’est-ce qu’il a dans la tête ? », s’est interrogé à mon propos un très respectable lecteur, peut-être agacé par mes diatribes anti-Sarko. En fait, pas grand-chose à l’exception d’une haine solide du mensonge et de la manipulation, surtout quand c’est le fait des puissants et des plus que nantis. J’ai en tête un récit de l’époque des croisades où un roi chrétien fit décapiter un prince musulman qui, trahissant les siens, était venu lui faire allégeance. L’honneur…

Bien entendu, personne ne demande la tête de Besson à Sarko (quoique…) mais la morale aurait exigé que le chef de la droite décline, au nom des grands principes et pour l’exemple, l’offre de service de ce félon dont les historiens détermineront un jour l’impact qu’il a eu sur le scrutin avec la publication de son livre assassin sur Ségolène Royal.

On retiendra que ce pamphlet a eu droit à toutes les couvertures possibles, avec des passages récurrents ici et là, télévisions et radios s’empressant de lui tendre le micro, tandis que l’opus anti-Sarkozy d’Azzouz Begag (ouvrage dont il y a néanmoins beaucoup à dire tant sur le contenu que sur le style) a été traité de loin, avec une prudence qui ne fait guère honneur à la profession.

Le fait est que la presse française a joué un rôle non négligeable dans la défaite de Ségolène Royal. Elle a instruit avec zèle son procès en incompétence mais elle s’est gardée d’appliquer la règle de réciprocité par rapport aux dérapages et approximations du candidat de la droite, tant elle était terrifiée - et ce terme n’est pas faible - par la perspective de représailles sarkozyennes.

Des journaux, et non des moindres, se sont autocensurés et ont préféré ne pas publier des articles et des documents qui auraient placé le candidat de la droite dans une position difficile vis-à-vis de l’opinion publique. D’autres, ont repris à leur compte le « spin » efficace des experts en communication réunis autour de Sarkozy. Un exemple : qui peut avaler qu’Eric Besson n’a pas renseigné son nouveau mentor sur le programme de Royal ? Et bien, la grande majorité des journalistes politiques, affirme, bouche en cul-de-poule, y croire dur comme fer. Bah tiens !

La nausée ? Oui, assurément. La nausée, quelques minutes à peine après l’annonce du résultat du scrutin, quand, sur l’écran, j’ai vu le visage trop fardé et fermé d’un Dominique Strauss-Kahn, dague à la main, prêt à l’assaut pour exécuter Ségolène Royal et prendre le contrôle du parti socialiste sans aucune décence. De quoi désespérer des millions d’électeurs de gauche pour qui l’expression « dignité dans la défaite » n’est pas simplement réservée aux sportifs. La social-démocratie a un avenir en France mais sa figure de proue n’est certainement pas celle de Strauss-Kahn.

La nausée aussi devant le spectacle de ces motos coursant la voiture du nouveau président (la com, encore la com, toujours la com), fausses images volées pour construire la légende d’une soirée soi-disant généreuse et populaire. Populaire… Avant d’aller rejoindre les ringards qui s’époumonaient sur la scène de la place de la Concorde, Sarkozy qui, jadis aux temps de la campagne, avait cité Jaurès, s’est rendu dans un restaurant des Champs-Elysées où les neuf dixièmes des Français n’auront jamais les moyens de faire bombance. Beau symbole, n’est-ce pas ?

Vous me trouvez méchant avec les chanteurs qui donnèrent de la voix au pied de l’obélisque ? Franchement : Mireille Mathieu et Jane Manson (mais où était Glucksmann ?) ! Pour faire plus chaud, on aurait pu solliciter Gigi de Chamalières et ses accordéonistes hurlants. Cela aurait au moins justifié le vacarme de toutes ces rombières empruntées venues crier leur flamme à Sarko. On me dira, et Faudel alors ? Et bien oui, que voulez-vous, il n’est pas le seul Français d’origine maghrébine à aller à la soupe sarkozyenne. L’un d’eux a même essayé de me faire croire que c’était une question de convictions libérales. Mais bien sûr… Et puis, clou de ce concert qui s’est gentiment terminé à une heure trente du matin (la droite, c’est sage, même quand ça gagne un scrutin), il y avait aussi Enrico Macias et ses « laï laï laï », heureux comme un enfant, peut-être ravi à l’idée que, demain ou dans quelques semaines, le nouveau président tienne ses promesses et réhabilite d’une manière ou d’une autre les anciens de l’OAS (le gouvernement algérien fera-t-il alors semblant de regarder ailleurs ?). Mais passons.

En 1981, François Mitterrand, à peine élu, avait rendu hommage à Jaurès en se rendant, rose à la main, au Panthéon. Sarko, lui, dîne au Fouquet’s, pousse le fa dièse avec quelques vestiges d’une très vieille France, puis s’offre du bon temps sur le yacht d’un patron du CAC 40 (et la presse est formelle : pas de conflit d’intérêt, voyons !). Finalement, il n’y a rien d’autre à dire car ce qui attend la France semble tellement évident. D’ailleurs, et c’est déjà bon signe, il paraît que Johnny la gabelle revient…