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Si Driss Basri, saigneur de sa Majesté

Driss Basri n’aimait pas le jet-ski mais était bon golfeur. Comme Hassan II. Au Maroc, pendant trente ans, la vie politico-mondaine s’est déroulée sur le green. Le roi et son sbire Basri tapant dans la balle. Basri et son nuage de sous-fifres l’accompagnant sur une partie. Et ce qui se chuchotait après ces après-midi à Dar Es-Salam, le 18 trous de Rabat : Si Driss a mouché tel ministre ou insulté tel autre. L’ancien ministre de l’Intérieur qui en imposait, souvent sans prendre de gants, a provoqué un tel ressentiment chez ceux qu’il dirigeait que mardi, à son enterrement, les anciens serviteurs du Makhzen (pour la plupart des hommes que lui-même a formé) ne se bousculaient pas.

Driss Basri a eu le Maroc entre les mains pendant trente ans. Bras droit d’Hassan II et serviteur excessivement zélé du royaume, l’ancien ministre de l’Intérieur et de l’Information est devenu, à la mort de Hassan II, le symbole des années où le pouvoir réprimait à tour de bras : torture, arrestations arbitraires, disparitions… En y ajoutant une institutionnalisation de la corruption, le bilan de Driss Basri est … mauvais.

Après sa chute de 1999, tous lui tournent le dos. De l’élite politico-financière aux fonctionnaires de police, les Marocains ont oublié que Basri a été un « ami proche », « un cousin » ou même un « professeur ». Dès le lendemain de son limogeage, les langues se sont déliées, dégoulinantes de mauvaise foi. Et des hauts fonctionnaires dont les photos avec Basri trônaient sur leur cheminée de se retrouver à se défendre de toute relation, autre que professionnelle, avec le désormais mouton noir du Maroc.


Driss Basri

Viendra alors le temps de l’exil. Paris, XVIème, dans l’ancien appartement de Pierre Mendès-France. Très confortablement installé, entouré sporadiquement de sa famille et continuellement de son fidèle homme à tout faire – « un chaouch » – Basri, sans papiers, s’y ennuie ferme. Vivant mal d’avoir été mis sur la touche, il n’hésite pas à balancer. Mais jamais contre Hassan II, auquel il sera resté fidèle. Très hostile à Mohamed VI, l’homme des basses oeuvre de Hassan II affûte ses couteaux uniquement en privé : il le trouve « immature », pas fait pour gouverner. Un roi « médiocre ».

L’ex flicaillon, dont la presse marocaine se demande encore pourquoi c’est sur lui que Hassan II a jeté son dévolu, est devenu au fil de ses années au pouvoir un personnage. Son verbe haut, son humour féroce et son mépris de tous, Driss Basri en usa jusqu’à la fin. Usé, fatigué et tristement accroché à son passé d’homme du sérail. Au point de faire des déclarations plus qu’improbables à la presse. Ainsi, sur les dépenses somptuaires du roi, dont lui même a bénéficié, Basri en a appelé au bon sens du journaliste qui l’interrogeait sur un vaste domaine que lui a offert le roi : « Vaste, n’exagérons rien, 240 hectares à peine, soit beaucoup moins que les milliers d’hectares que possède un Karim Lamrani, ancien Premier ministre. Un homme, il est vrai, qui aime les propriétés… »

Moins langue de bois qu’à l’époque où il était aux commandes, Driss Basri n’a jamais renié la corruption qui gangrène encore le Maroc. Mieux, il l’a expliquée : « Nous n’avons pas une tradition d’administration sereine et objective, mais l’État marocain n’a que 40 ans. (…) La France a attendu le Directoire pour payer ses fonctionnaires. Quant à la politique marocaine de corruption, elle est universelle. Montrez-moi un pouvoir qui ne nourrit pas ceux qui le servent.La corruption d’État sert les supports de l’État. Et c’est un praticien qui vous parle. »

Praticien, Basri l’a aussi été de l’espionnage, de la torture et de l’arbitraire. À chaque période sombre de l’histoire d’un pays, les grands instigateurs refilent la patate chaude aux « fonctionnaires trop zélés ». Hassan II, interrogé sur Tazmamart et le sort fait aux enfants Oufkir, a toujours affirmé n’avoir pas eu vent de ces exactions. Driss Basri usait du même argument. S’il reste d’abord, sans nul doute, l’éxécutant de l’ancien monarque, Driss Basri aura également été un puissant donneur d’ordre. Sept ans après les funérailles nationales du roi Hassan II, seul le ministre actuel de l’Intérieur aura fait le déplacement aux funérailles de « Si » Driss. L’homme avait coutume de dire que « Ceux qui se montrent les plus virulents à mon égard sont ceux que j’ai fait ». Ceux-là auront retenu de lui sa servilité. Et font de même aujourd’hui : Basri étant considéré comme un “ennemi” du pouvoir, aucun dignitaire n’a fait le déplacement pour ses obsèques.

L’Histoire a ses vissicitudes : Driss Basri est enterré au cimetière des Martyrs de Rabat. À proximité, le siège du Conseil consultatif des droits de l’Homme (CCDH) qui a tenté, en vain, de poursuivre l’ancien ministre.