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Jeunes leaders méditerranéens

C’est un annuaire d’une centaine de pages, contenant les biographies, succinctes ou détaillées, de plusieurs dizaines de jeunes talents issus des deux rives de la Méditerranée, qui ont décidé de se regrouper dans un réseau appelé Young Mediterranean leaders (YML). Autant le dire tout de suite, la dominante est maghrébine et, à lire les parcours des unes et des uns, enfants d’Algérie, de Tunisie ou du Maroc, on se dit que beaucoup de chemin a été réalisé depuis les indépendances. Et de penser que si l’on pouvait remonter le temps et présenter ce livret à un militant nationaliste de la première heure, membre du Parti du peuple algérien (PPA) ou du Néo-Destour tunisien ou encore de l’Istiqlal marocain, il ne ferait nul doute que le concerné en serait impressionné et renforcé dans ses convictions politiques et sa détermination à tout sacrifier pour ses idéaux. Tant d’entrepreneurs, de hauts diplômés, de jeunes dirigeants déjà influents : n’est-ce pas la preuve que les indépendances ont bel et bien mené à quelque chose !

Mais imaginons encore que, toujours muni de cet annuaire, nous entretenions ce nationaliste de ce qu’est le Maghreb d’aujourd’hui. Quelle immense déception serait la sienne. Trois pays séparés par des lignes imaginaires plus ou moins cadenassées, des rivalités incessantes et des mesquineries récurrentes. Ici et là, la même envie de faire le beau devant l’Europe ou, pour être plus précis, la même obsession de paraître le plus poli, le mieux civilisé ou le mieux méritant au sens explicitement défini par la Commission européenne voire par le palais de l’Elysée.

Ne parlons même pas de politique et évoquons l’économie. Le constat est tout aussi triste : une intégration fantôme, des marchandises qui circulent presque exclusivement vers le nord mais plus rarement d’est en ouest, qui vont à Marseille ou même parfois jusqu’à Beyrouth pour revenir à cent kilomètres du lieu de leur expédition mais de l’autre côté de la frontière. De jeunes élites économiques qui ignorent tout ou presque de ce qui se passe chez le voisin, mais qui peuvent réciter d’un bloc la composition du patronat français…

A qui la faute ? Aux pères des indépendances qui, une fois celles-ci arrachées, se sont recroquevillés sur leurs pays les considérant un peu trop comme leurs propriétés ? Aux technocrates sans mémoire maghrébine commune qui ont pris peu à peu le relais depuis le début des années 1980 ? La réponse est assurément une combinaison des deux. Et le pire dans l’affaire, c’est qu’il y a même régression en comparaison de ce qu’étaient les tentatives concrètes de rapprochement maghrébin dans les années 1960 et 1970. Du coup, on pourrait presque proclamer sans risque que l’utopie maghrébine est morte et enterrée. Mais il y a une bonne nouvelle. L’idée est encore là, elle résiste, réinventée par de jeunes générations qui ont compris que le Maghreb central ne s’en sortira pas s’il continue à vivre divisé.

Quand, dans la banlieue nord de Tunis et sous le couvert très tendance de la Méditerranée, se retrouvent des jeunes venus d’horizons divers avec la volonté de construire quelque chose en commun, alors l’espoir est de nouveau permis. C’est certes moins spectaculaire que les efforts d’antan, mais c’est peut-être la raison pour laquelle cela finira tôt ou tard par marcher. Bien sûr, rien n’est simple et les malentendus demeurent. Les choses ne sont jamais acquises d’avance et les arrière-pensées demeurent légion. Pour autant, le seul fait de parler et d’échanger entre enfants du Maghreb est déjà un progrès en soi.

Prenons cette table dressée sous une tente à l’heure du déjeuner. Alors qu’un violent orage inonde Gammarth et ses environs, les discussions maghrébo-maghrébines vont bon train. « C’est bizarre, dit un jeune patron algérien, mais il y a beaucoup de commerces et de rues qui s’appellent 7 novembre ici. C’est la date de l’indépendance ? ». En face de lui, une femme d’affaires tunisoise a un sourire pincé, ne sachant s’il s’agit de lard ou de cochon. Quelques minutes plus tard, c’est à un autre patron algérien qu’un Tunisien hilare demandera s’il va bientôt sortir dans la rue pour exiger avec ferveurs un troisième mandat du président Bouteflika. «  Moquons-nous du makhzen marocain, ça nous évitera de nous disputer », fut la réponse du taquiné.

On pourrait s’arrêter là et considérer que le fait de se « chambrer » les uns les autres n’augure rien de bon, mais cela vaut mieux que les non-dits qui empoisonnent si souvent les rencontres maghrébines. Les élites des trois pays qui se sont réunies la semaine dernière, pour donner corps à ce réseau méditerranéen de jeunes talents, sont bien évidemment capables de dépasser ces chamailleries habituelles que leurs aînés ont stupidement entretenues. Quand l’intelligence et le sens des affaires s’allient à la volonté de donner un peu de soi, alors tout est possible. Mais l’économie ne règle pas tout. Ce réseau naissant, tous ces contacts, toutes ces cartes de visites échangées, n’auront d’influence que si les élites économiques concernées se décident enfin à interpeller les pouvoirs politiques, en leur démontrant que le coût du non-Maghreb est de plus en plus difficile à supporter et qu’il risque fort d’être exorbitant d’ici quelques années.

C’est, en effet, aux jeunes générations maghrébines de dire-et de répéter-à messieurs Ben Ali, Bouteflika et Mohammed VI que l’atonie du Maghreb ne peut tout simplement plus durer. Entendre de jeunes patrons évoquer des questions comme la corruption et le développement durable, loin de toute emphase et de circonvolutions sémantiques, est prometteur. Les écouter s’engager sur des actions concrètes en matière d’immigration, de gouvernance, de prise en charge des jeunes diplômés et de dialogue entre les civilisations, est même stimulant.

Mais il reste désormais à « délivrer » pour reprendre un néologisme inspiré du monde anglo-saxon. L’initiative réussira ou elle s’enlisera comme tant d’autres, engluée dans un cloaque bureaucratique et paralysée par la peur de prendre ses responsabilités. Mais quelques signes happés sous le ciel de Gammarth laissent à penser que l’on va continuer à parler des YML.