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Xavier Emmanuelli : «Créer du lien social sur la durée»

Bakchich : Bonsoir à toutes et à tous, nous avons le plaisir d’accueillir Xavier Emmanuelli, l’actuel président du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées.

Xavier Emmanuelli : Bonsoir à toutes et à tous.

clisténe : En quoi consiste votre métier ?

Xavier Emmanuelli : Mon métier a changé au fur et à mesure. Au début, j’étais un médecin, je suis maintenant en charge de l’évolution de l’application du Samu Social. C’est un poste plus stratégique.
Au Samu social, nous nous occupons des personnes exclues, qui sont en danger.
Il ne faut pas confondre la pauvreté et l’exclusion. On peut basculer facilement dans la précarité et tomber dans l’exclusion, qui est une maladie de la pauvreté.

Karl : Que fait concrètement le Haut comité pour le logement des personnes défavorisées ?

Xavier Emmanuelli : Le Haut comité a été créé à la base par l’Abbé Pierre, pour régler les difficultés d’accès au logement. Le Haut comité est un conseil placé sous l’autorité du premier ministre et qui essaye de faire avancer la législation sur le logement. Nous avons beaucoup bataillé pour le logement opposable. Le Haut comité a été le leader dans cette bataille. Nous faisons pression, il y a des commissions départementales qui examinent ces dossiers déposés, et nous les accompagnons, et nous attribuons des logements. Bien que des efforts aient été faits, il n’y a pas assez de logement. Mais cette loi oblige les pouvoirs publics à construire des logements sociaux. Nous faisons pression sur les bailleurs également.

« Créer du lien social sur la durée »

PALIN : Ne manque-t-il pas tout simplement de volonté politique pour loger tout le monde ? Avec tous les logements inoccupés enfin, « exploités » en ville, on ne parlerait pas de crise de logement, non ??

Xavier Emmanuelli : Je comprends cette question, beaucoup de gens rejettent notre aide, mais l’intérêt c’est que les équipes reviennent sur place, donc nous essayons de créer du lien social sur la durée. Mais on revient nuit après nuit, les gens sont sous notre surveillance médicale, au bout du compte, il n’y a plus de refus quand on arrive à être bien convainquant. Si c’est plus compliqué que cela, il y a une volonté politique. C’est à la fois la mairie, des organismes pour le logement social, c’est vrai qu’on en manque. Je crois qu’il faut être pédagogue et rassurer les propriétaires. Nous, les associations, nous garantissons qu’il n’y aura pas d’impayés. Il est important qu’il y ait des garants. Ce n’est pas comme cela que ça marche.

jihème : Depuis l’hiver 54 et l’Abbé Pierre, on a l’impression que rien n’a changé, il n’y a pas de quoi se décourager et même douter de la pertinence de l’action humanitaire ?

Xavier Emmanuelli : L’hiver 54, on manquait de logements à cause de la guerre, il y avait des programmes en route pas complètement réfléchis (barres dans les banlieues), ce qui a créé d’autres problèmes. C’est vrai que la sociologie a profondément changé. Les sans logement ne sont pas identiques, il y a eu des changements de comportement (jeunes en errance, personnes âgées), il y a donc de plus en plus de demandes complexes. On n’a pas réussi à s’adapter à tous ces changements. 40% des personnes à la rue, sans abri ont des problèmes psychiatriques qui les condamnent à cette situation. C’est un grave problème qui concerne une vision de la santé, les fondamentaux de la santé doivent être revus.

« La crise économique a touché une population qui était déjà en difficulté »

mimile : Voyez-vous depuis un an, avec l’extension de la crise financière, un basculement d’une population précaire vers l’extrême pauvreté ?

Xavier Emmanuelli : Il ne faut pas tout confondre, ce n’est pas la même chose, depuis un an, il y a une augmentation de la fréquentation des maisons de jours par des gens qui sont dans la précarité, l’exclusion c’est un pas de plus. La crise économique a complètement touché une population qui était déjà en difficulté.

gorki : Quels grands enseignements tiré vous des 15 ans du SAMU social ??? Progrès, espoir, et désillusion ?

Xavier Emmanuelli : Il n’y aura jamais adéquation entre l’offre et la demande, c’est un dispositif d’urgence, nous avons 4 missions : entrer en contact, faire une évaluation médicale, savoir orienter. Nous ne disposons pas d’assez d’outils. Ce n’est pas adapté quantitativement, nous sommes toujours en crise. Cet hiver, quand il fait froid, nous faisons du lobbying auprès des pouvoirs publics. On se bat pour qu’on comprenne la logique de l’urgence, mais après il y a le poste urgence, puis, l’insertion.

luc : Comment jugez-vous la réponse française à la situation des sans abris face aux autres pays européens et à l’étranger ? En somme, que penser de l’action du samu social international ?

Xavier Emmanuelli : A Bruxelles, le samu social international s’occupe des familles. Sur le modèle du mien. Un problème que l’on rencontre dans les grandes capitales mondiales : des enfants dans la rue, ce que nous n’avons pas, nous avons beaucoup de lois pour cela. Il y a beaucoup d’adolescents en danger dans les rues. En Italie, la problématique de logement se résout souvent avec les paroisses. En Angleterre, c’est par quartier et il y a moins de gens dans la rue. En Allemagne, il y a une politique que nous ne connaissons pas, c’est un système d’aide bâti autour de la mairie, c’est plus décentralisé, cela fait toute la différence. Nous, en France, on s’en tire pas si mal par rapport aux autres.

« Ce n’est pas que par le travail qu’on est réinséré »

jacques : Pourquoi ne pas essayer de mettre à disposition des logements aux sans abris dans des villages de campagne afin qu’ils puissent se réintégrer ? Plutôt que de les laisser sur les trottoirs des grandes villes où ils n’ont aucune chance de retrouver du travail…

Xavier Emmanuelli : Ce n’est pas que par le travail que l’on est réinséré. Les gens qui n’ont pas d’aptitude, ne pourront pas travailler à la campagne. Nous en avons une à La Souterraine dans la Creuse. Les gens qui ont des réflexes de survie à Paris, n’ont pas les codes de la campagne. Si on fait cela, c’est une option politique et je ne suis pas sur que cela marcherait.

julie : Avez-vous à faire à de plus en plus de gens « fous » ? J’ai l’impression qu’on en voit de plus en plus dans le métro et dans nos villes. Comment faire pour aider ces gens ?

Xavier Emmanuelli : On essaye, par exemple le SAMU a monté avec un hôpital, un véhicule avec un infirmier psychiatrique. Les équipes mobiles sont présentes partout en France. Autre problème : comment les psychiatres voient les malades, nous avons eu des médicaments très puissants, il y a une remise en cause du traitement de la psychiatrie, c’est un moment difficile quand il faut prendre la décision, de quel médicament, on va donner, mais je crois en effet qu’il y a de plus en plus de monde malade, dépressif. Certains parlent de mélancolie sociale. Il y a de plus en plus de souffrance.

Odrey : De quel budget disposez-vous au SAMU social ? Est-il en augmentation autant que le nombre de pauvres ?

Xavier Emmanuelli : La réponse est oui et non, nous avons un budget de 55 millions d’euros, 70% servant à payer les hôtels. Les 3/4 servent à l’hébergement ! Il faut se battre pour faire augmenter le budget.

« Il faut trouver des solutions alternatives »

Rita : Quelles sont vos « prévisions » pour les années à venir ? Plutôt optimiste ?

Xavier Emmanuelli : Ce que je crois, c’est que nous n’avons pas le schéma des prévisions. Il n’y a pas de linéarité. Il faut trouver des solutions alternatives (des hôtels sociaux par exemple), la politique ambiante n’est pas claire là dessus. Il y a l’urgence, après il y a le temps de stabilisation, enfin il y a toutes les possibilités d’insertion. On va encore se battre.

kousko : La misère au cœur des grandes villes qui n’offrent déjà pas d’avenir aux classes moyennes. On manque d’agriculteurs par exemple, pourquoi ne pas proposer des formations pour qu’ils puissent vivre mieux en campagne ?

Xavier Emmanuelli : Il ne suffit pas de dire « y a qu’à », à la campagne aussi les gens souffrent. Certains ont essayé de faire cela, mais il faut vraiment réfléchir, il n’y a pas assez de réflexion pour dire cela.

Gilbert : Que pensez-vous de l’engagement de votre ex confrère Kouchner au sein du gouvernement ? A t-il perdu toutes ces velléités humanitaires ? Adhérez-vous à son nouvel engagement ?

Xavier Emmanuelli : Kouchner était mon ami à 20 ans, nous avons créé « Médecins sans Frontières », c’est un type bien, je n’ai pas d’opinion sur ce qu’il fait, il a été engagé toute sa vie. On a pu construire des aventures dans l’humanitaire, j’ai l’impression que la société était moins fermée avant. Je pouvais partir par exemple lors d’une crise, mais j’étais sur de retrouver du travail en revenant. Le monde était moins rigide, mais tous les vieux parlent comme ça…

« Un dynamique s’est mise en route mais ce n’est pas encore du tout gagné »

JEAN : Comment le gouvernement actuel pourrait-il répondre à court terme au problème des SDF ? Voyez-vous des signes positifs ? Merci.

Xavier Emmanuelli : J’ai travaillé à la maison de Nanterre ou c’était la police qui « ramassait » les gens, c’était un peu brutal, c’était un lieu de relégation. Aujourd’hui, beaucoup d’efforts ont été consentis. Par rapport au début des années 90, c’est un changement complet de l’exclusion. Il y a une dynamique qui s’est mise en route mais ce n’est pas encore du tout gagné.

ddy : Vous dites qu’il n’y a pas assez de réflexion, mais le problème ne date pas d’hier ! Que pensez-vous des Don Quichotte ?

Xavier Emmanuelli : C’est toujours ambigu, les Don Quichotte ont réussi à passer dans les médias. Ils ont fait un coup médiatique, bien qu’ils aient fait une erreur. Je n’apprécie pas leurs méthodes, je suis un homme de terrain, c’est bien et ce n’est pas bien ce qu’ils font. Parfois, ils caricaturent les choses. Ils ont fait appel à nous, mais ils ne reconnaissent pas l’urgence comme beaucoup d’associations. Il n’y a pas que le problème du logement, c’est bien plus compliqué que cela.

marine : Bonjour, un nouvel ouvrage est-il en préparation ?

Xavier Emmanuelli : Oui, je travaille là-dessus quand j’arrive à trouver du temps, je prépare deux ouvrages avec mes copains psychiatres, dont un sur l’exclusion. J’essaye aussi de faire un essai plus spirituel, mais cela prend du temps.

Bakchich : Merci Xavier Emmanuelli. Un mot de conclusion ?

Xavier Emmanuelli : J’adore toujours autant dessiner. Un dessin est aussi puissant qu’un éditorial parfois. Merci à tous. Au revoir !

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