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"Que la lumière soit faite"... au procès Clearstream
Le carré Presse est plein. C’est une journée « fesse unique », où certains ne poseront jusqu’au soir qu’un demi-fessier sur leur banc de bois – astuce qui permet de gagner au moins une place par rangée. On annonce plus de six heures de réquisitoire. En fait, cinq à peine suffiront pour requérir 18 mois avec sursis contre de Villepin ; deux ans dont six mois avec sursis et mise à l’épreuve contre Lahoud ; trois ans dont 18 mois avec sursis contre Gergorin ; quatre mois avec sursis contre l’auditeur Florian Bourges ; plus une relaxe pour le journaliste Denis Robert. L’amende maximale de 45 000 euros est requise contre les trois premiers prévenus. « Compte tenu de sa situation financière », Florian Bourges en est excusé. Une sympathique commisération du parquet en ces temps de crise.
Que la lumière soit faite
Malgré d’importantes douleurs au bas dos, ce fut franchement une agréable journée. Un réquisitoire clair et méthodique, pour une bonne vision d’ensemble des faits. Mais d’abord, place à quelques considérations éthiques de la part du procureur Marin : « Est-ce là une grande épopée judiciaire ?, commence-t-il. Non, répond-t-il. Ni crime de sang, ni poison, ni pacte scélérat livrant à l’ennemi nos soldats, mais de petites effractions (abus de confiance, recel, dénonciation calomnieuse…) passibles de 5 ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende, rappelle-t-il. On a pourtant parlé du “procès du siècle”, cela excite, passionne, inquiète. Certains ont évoqué l’ombre sinistre des procès staliniens… Mais si l’on ne parvient pas à prouver quoi que ce soit, c’est la relaxe qui s’imposera ! Les preuves intangibles n’existent pas. Nous allons donc vous proposer un scénario à partir d’éléments écrits et intangibles. Les mots “éthique” et “déontologie” vont à présent guider nos réquisitions ». Voilà qui est dit. Nous sommes prévenus.
Le procureur Romain Victor prend le relais : « Que la lumière soit faite sur notre tribunal », commence-t-il solennellement. Rires sarcastiques dans la salle et quelques bons mots à voix basse : « On l’appelle Père Romain Victor ». Denis Robert ? « Un complice involontaire des dénonciations calomnieuses », selon le ministère public. Certes, « ses thèses ont préparé l’opinion publique à accueillir cette machination ». Certes, « il a fourni le support matériel nécessaire à Imad Lahoud ». Certes, « il a joué le rôle de caisse de résonance médiatique à la dénonciation ». Certes, « il a singulièrement manqué de prudence ». Mais, Denis Robert a aussi « fait son travail de journaliste ». Et puis, « le droit à la liberté d’expression », ça existe. Relaxe donc.
Condamné à faire rire
Place à l’ex-n°3 d’EADS, noyau dur de l’affaire. Car pour le ministère public, la dénonciation calomnieuse est « essentiellement l’œuvre de Jean-Louis Gergorin ». Le procureur demande d’ailleurs au tribunal de ne « jamais perdre de vue » l’incroyable personnalité du prévenu : son statut, sa stature, son intelligence, sa formation intellectuelle supérieure, sa capacité d’analyse et de projection sur des problèmes de stratégie et de défense. « Un homme aussi à l’aise au Salon du Bourget qu’au Salon du Livre » . Conclusion : malgré une nette tendance à la paranoïa et à la manipulation, « ce grand stratège n’est pas un grand étourdi ». De la saisine du Général Rondot à celle du juge Van Ruymbeke, Gergorin est « seul aux commandes » . En somme, Gergorin a « toujours été courtois et poli », mais il s’est « moqué de la justice et a fait preuve de la plus mauvaise foi, avant, pendant et après la dénonciation ». Le ministère public demande à ce qu’on le déclare coupable des chefs de dénonciation calomnieuse, d’usage de faux et de délit de recel.
Concernant Imad Lahoud, sa responsabilité serait « plus facile » à mettre en exergue. Une « triste figure », selon le parquet, qui ne mâche pas ses mots : « L’homme n’est pas sans qualité, mais c’est un escroc. Sa propension au mensonge est incomparable. Et si nous ne lui avons posé presque aucune question, c’est simplement parce qu’on ne le croit plus. Il est condamné à faire rire. Son crédit est nul. Son mensonge est propre aux escrocs : c’est le mensonge de la fuite en avant. Il ment sur sa famille, ses diplômes, ses capacités, il ment dans son livre, il ment sur son passé ou sur ses rencontres avec Ben Laden. Il n’a aucun scrupule, c’est un personnage d’une totale noirceur ». Coupable ? Trois fois oui, selon le procureur Romain Victor. Coupable de délit de recel pour s’être procuré la matrice des listings. Coupable de faux pour avoir falsifié les listings. Coupable de dénonciation calomnieuse pour avoir mis en scène la fausse pénétration informatique de la société Clearstream auprès du général Rondot.
A moitié cru
Last but not least, Dominique de Villepin. Sur le papier, il risque jusqu’à cinq ans de prison et dix ans d’inéligibilité. Pour lui, le procureur Marin reprend la parole. A l’entendre, de Villepin, en tout cas au début, a cru à la véracité des listings – ce n’est qu’en juillet 2004, six mois après le premier rendez-vous avec Gergorin, qu’il prend conscience de la manipulation. C’est à partir de là qu’il se rend « complice, en se taisant ». Or M. de Villepin avait « la faculté et surtout le devoir d’interrompre le cours de cette calomnie ». D’un point de vue juridique, Marin considère qu’une abstention qui permet à l’acte de se commettre ou de se poursuivre est une forme de complicité : « Ce n’est pas une acrobatie juridique du Parquet, comme j’ai pu le lire ». Interrogé sur l’absence de peine d’inéligibilité dans les réquisitions, Me Herzog, l’avocat de Nicolas Sarkozy s’est voulu ironique : « Sans vouloir faire de mauvais esprit, je crois que Dominique de Villepin n’a jamais été élu. La question de son inéligibilité ne se pose donc pas ».
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