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La CMA-CGM ensablée
Cherche actionnaire capable d’injecter 500 millions d’euros dans la chaudière mais qui accepterait de voyager en fond de cale sans chercher à tenir la barre.
Avec une telle exigence, on comprend pourquoi le renflouement financier de l’armateur tricolore CMA-CGM – environ 5 milliards de dettes - est si laborieux.
Ces derniers mois, les Saadé, la famille fondatrice franco-libanaise ont découragé tout une armada d’investisseurs. Des plus ou moins sérieux comme Colony Capital, piteux propriétaire du PSG, ou le bricoleur Walter Butler qui a fait la culbute avec la reprise de la SNCM. Mais aussi des plus solides. Le fonds souverain du Qatar a par exemple jeté l’éponge en début d’été. Trop exigeant cet Etat du Golfe ! Il demandait en contrepartie un placement en bourse d’un morceau du capital groupe, ce qui ne ravissait pas les Saadé.
Puis début août, les négociations de CMA CGM avec un duo formé du fonds souverain à la française, le FSI et du milliardaire belge Albert Frère partis pour prendre 30% du groupe ont aussi capoté. Mais pour une raison toute bête cette fois-ci. Comme l’a signalé Bakchich, on risquait un joli conflit d’intérêts, le directeur général du FSI ayant aussi un pied dans une boîte contrôlée par Frère.
Aux dernières nouvelles, le clan serait en palabres avec des sauveteurs proche-orientaux : un groupe turc et la famille libanaise Mikati. Peut-être comprendront-ils mieux la philosophie maison ?
Car chez les Saadé, on ne partage pas le pouvoir qui est de nature clanique. La compagnie de ces proches de la famille Hariri et grands amis de Chirac – alors premier ministre, il a en 1987 donné la CGM aux Saadé, ce qui n’incite pas beaucoup Sarkozy à aider à tout prix la compagnie - s’organise autour du patriarche Jacques, 73 ans, assisté de son beau-frère Farid T Salem. Ses enfants montent en puissance. L’omniprésente Tanya a ainsi la haute main sur la communication. Ce qui n’a tout de même pas empêché CMA-CGM de faire appel à l’inévitable prêtresse Anne Méaux, lorsque la boîte était au bord du naufrage. Quant à « Rodolphe mon fils » ainsi que le présente son écrasant père, bombardé directeur général adjoint par son géniteur, il peine à s’imposer alors que certains banquiers ou conseillers de l’Elysée le jugent un peu léger.
« Quant aux autres, ce ne sont que des subordonnés, souvent traités comme de la valetaille », constate un familier du groupe.
L’ancien directeur général du port du Havre, Jean-Marc Lacave, un X Ponts qui a fait toute sa carrière dans le secteur public l’a compris à ses dépens. En 2008, les Saadé qui cherchent à négocier une bonne place sur les terminaux du Havre le recrutent comme numéro 2, à la place d’Alain Wils. Début 2010, Lacave est débarqué de la direction générale, officiellement sacrifiée sur l’autel des banques à l’occasion d’une première opération de restructuration de la dette. Ce ne serait pas l’unique raison, « Lacave s’imaginait calife à la place du calife et s’est vu patron bis de CMA CGM », selon un observateur. Erreur tragique…
Mais le patriarche aurait-il perdu la main ? Tout le monde le reconnaît, Jacques Saadé dispose d’un flair hors du commun. Il a été l’un des premiers à miser sur la Chine dans les années 90. « Mais il n’a pas senti venir la crise. Quand tout le monde revendait des bateaux, lui faisait construire par dizaines des porte-conteneurs de plus en plus gros, obsédé par le rang de 3eme mondial », estime un armateur européen peu charitable. Et d’enfoncer le clou « les Saadé CMA CGM ont été victimes de la folie des grandeurs, d’un excès d’égo et d’une perte du sens commun ». Bigre…
Cette cécité a abouti à l’une des déculottées les plus humiliantes et les moins relayés par la presse économique française. Peut-être grâce aux talents d’étouffeuse d’Anne Méaux… Fin 2009, au pire de la crise, l’armateur confronté à une baisse vertigineuse des tarifs de fret n’a plus un sou de cash. Il est tout bonnement incapable de finir de payer le chantier sud coréen Hanjin. En général, un navire - dont le coût peut dépasser les 100 millions de dollars - se règle en cinq fois, alternativement par l’armateur et par un syndicat bancaire.
« Sûrs d’eux, les Saadé croyaient pouvoir négocier un délai avec les asiatiques. Quel aveuglement ! commente un connaisseur du dossier. Finalement, un armateur norvégien, Frederiksen a réglé l’échéance et est reparti avec le navire pour le louer, selon les pratiques un peu surprenantes du milieu de la construction navale ». Et ce cas de figure s’est produit au moins pour un autre navire de la même série.
Résultat, une triple peine pour les Saadé : ils ont perdu deux navires, ont dû rembourser leurs banques. Et ont fait le bonheur de leur concurrent – l’italo-suisse MSC notamment- qui se sont offerts des bateaux flambant neuf à prix discount.
En attendant un renflouement financier, la hausse des tarifs de fret est une bénédiction. Elle apporte du cash et un peu d’air à CMA CGM. Mais étant donné que la compagnie a encore quelques dizaines de porte conteneurs en commande à payer d’ici 2012, beaucoup de concurrents ont déjà un œil dessus, au cas où.
La mer est décidément pleine de requins !







