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Affaire Woerth : "la survivance d'une culture du secret"

Bakchich : Que vous inspire le fait que la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) a enquêté sur les sources du journaliste du Monde qui travaillaient sur l’affaire Woerth ?

Jean Garrigues : Cela m’inspire plusieurs choses. La surveillance des journalistes et la critique de leur travail témoignent d’un manque de réflexion des politiques sur les pratiques d’investigation mais aussi de la survivance d’une culture du secret et de l’opacité. Il s’agit en fait des réflexes historiques de la forteresse régalienne qui veut rester imperméable à l’information. C’est un phénomène récurrent dans l’histoire des scandales que des fuites dans l’appareil judiciaire et/ou politique permette de mettre à jours des dysfonctionnement de l’Etat. A première vue, ça peut paraître éthiquement condamnable, car le secret de l’instruction est violé, mais en réalité, la circulation de l’information est le principal chemin vers la révélation de scandales et donc vers une plus grande maturité de la démocratie.

B : C’est un fait nouveau que les services secrets reconnaissent publiquement ce genre de pratique ?

JG : Il faut être très prudent sur les interprétations. Souvenons-nous par exemple que pendant l’affaire Greenpeace, l’amiral Lacoste, qui était alors au cœur du sujet (L’amiral Lacoste fut le militaire à qui le ministre de la Défense Charles Hernu demanda de mettre en place l’opération contre le Rainbow Warrior, NDLR), a pris par la suite ses distances avec l’Etat et la présidence Mitterrand. Il a lui-même reconnu un certain nombre d’abus. Il est vrai que pour le cas qui nous occupe aujourd’hui, la réaction est quasi-immédiate. On peut supposer que cela cache des rapports de forces, voire des conflits internes entre l’Élysée, les services secrets et le ministère de la Défense. Mais la prudence est de mise.

B : S’il y a eu des fuites à l’origine, c’est bien qu’il y avait des conflits internes ?

JG : Oui et ces fuites sont révélatrices d’un dysfonctionnement de l’Etat. Plus largement cette affaire résonne comme la confrontation d’une culture régalienne très française et la volonté d’un corps social d’aller vers plus de transparence. Un peu sur le modèle scandinave.

B : Certains répondront que la tyrannie de la transparence fait le lit du populisme…

JG : Je suis hostile à cette idée. Bien au contraire, ce sont les défenseurs de cette idée qui provoquent la récurrence des scandales. Ce qui fait le populisme ce n’est pas le dévoilement du scandale, mais le scandale lui-même pour le dire plus simplement. Et ça ne date pas d’aujourd’hui. Emmanuelli en son temps a eu tout un vent de soutien. Après l’épisode de la cassette Méry aussi, il y a eu un consensus de la classe politique pour que les investigations soient étouffées. Ce pacte du silence et ce réflexe d’auto-absolution sont néfastes. Et le mal est pire dans le dénigrement, le Watergate en est le meilleur exemple.

B : Depuis le début de l’affaire Woerth, la presse à l’origine des révélations, Médiapart en tête, est critiquée de manière très vive par le gouvernement. Certains rappelant même les méthodes des années 30. Est-ce juste d’un point de vue historique ?

JG : Encore une fois, les campagnes de discrédit des journalistes ne sont pas nouvelles. Mais les références aux années 30 ne sont qu’amalgames, anachronismes et contre-vérités. Un seul exemple : certains ont comparé l’affaire Woerth à l’affaire Salengro. C’est la preuve d’une méconnaissance de l’histoire. Lors de l’affaire Salengro, les documents publiés dans la presse d’extrême-droite ont été inventés, les témoignages manipulés. Or je trouve la presse aujourd’hui d’une grande prudence et d’une grande rigueur par rapport à certaines feuilles de l’époque. En outre, l’équipe socialiste, autour de Salengro, avait répondu à l’époque par des faits et des procédures judiciaires. Aujourd’hui, il n’y a aucun échange contradictoire car le pouvoir n’oppose que des dénégations systématiques. On est très loin du travestissement des faits et de l’utilisation politique qui fut celle de l’époque Salengro. Comme quand on compare Bakchich à Je Suis Partout, il s’agit d’une contre-vérité qui témoigne encore une fois d’une méconnaissance de l’histoire.

B : Jeudi dernier sur France 2, François Fillon a assuré que la rupture historique était de maintenir un ministre mis en cause en poste au gouvernement. Est-ce si nouveau ?

JG : C’est une contre-vérité historique. Lors de l’affaire du Rainbow Warrior par exemple, il a fallu de nombreuses semaines pour que Charles Hernu démissionne. Par ailleurs, si c’est une rupture tactique, sur le temps long, c’est le symptôme de la volonté de résistance du pouvoir politique aux investigations. La confirmation de cette tendance séculaire à vouloir étouffer les affaires.

B : Est-ce que les scandales sont toujours apparus au moment de grandes réformes portées par le pouvoir comme c’est le cas maintenant ?

JG : Non. Les scandales conjoncturels sont aussi nombreux que ceux à « rendez-vous ». Des rendez-vous électoraux pour la plupart, en outre. Et ramener la révélation d’un scandale à une tentative de déstabilisation politique est très réducteur. C’est mettre la réalité du problème dénoncé en second plan. Par ailleurs, je note qu’il y a rarement eu aussi peu d’exploitation politique que dans l’affaire Woerth. Sous la IIIè, sous la IVè mais aussi sous la Vè république, l’exploitation politique n’avait aucun rapport. C’est pour moi un signe de maturité et de progression de la démocratie.

B : Pour autant la législation a évolué grâce aux scandales ?

JG : Oui, il y a un effet thérapeutique du scandale. La première législation sur le trafic d’influence est née de l’affaire des décorations en 1889. Dans les années 30, les premiers décrets sur l’abus de bien social et sur le conflit d’intérêt ont vu le jour. Puis, il y a eu les années 1988, 1990 et 1993 sur le plafonnement et la réglementation des comptes de campagne. Malheureusement, tous les systèmes qui ont été démantelés grâce aux scandales des années 90 ont laissé place à d’autres dérives, comme aujourd’hui les micro-partis. Ces dérives ne sont que la conséquence de la hausse exponentielle des dépenses de campagne et de l’américanisation du système français.

Jean Garrigues est historien. Professeur à l’université d’Orléans, il a publié en 2009, Les Scandales de la République, de Panama à l’affaire Clearstream, Editions Nouveau Monde.