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Solitude
D’habitude, début juillet, à l’heure des grandes migrations, on nous tanne avec les salopards qui vont larguer leur teckel sur la première aire d’autoroute, ou balancer les poissons rouges dans les chiottes avant de gicler au Tréport. Cet année, contraste : on nous parle d’humains, et on voit sur les chaines publiques une annonce dénonçant la solitude qui montre, in fine, un jeune cadre solitaire en costard, planté sur le parvis de La Défense ou quelque chose de ce genre (ça symbolise la férocité de l’architecture urbaine contemporaine), mais vide ; comme il est représenté de dos, on ne saura jamais s’il n’est pas simplement en train de chercher l’accès au métro, ou s’il attend tout bêtement la frétillante Samantha avec laquelle il va s’envoyer en l’air comme un chef dans l’heure qui suit – car, on le sait, les amoureux sont seuls au monde. L’ennui, c’est qu’ils ne sont pas les seuls : un voix off nous précise qu’un Français sur trois souffre de solitude. Les deux autres, ça va, ils ont des potes, des mamours, des voisins de paliers, bref, tout ce qui les emmerdera un jour ou l’autre.
UN, DEUX, TROIS, SOLITUDE !
Alors là, je dis chapeau. Les statistiques, c’est beau en soi, mais compter 20 millions et quelques solitaires alors qu’on n’est même pas foutus de recenser les chômeurs à cinq cent mille près, c’est vraiment costaud. On sait pas qui l’a fait, ils devaient être plusieurs à compter les seuls, il y a peut-être des fonctionnaires détachés à cet effet, ou rien que des bénévoles qui se postent au coin de la rue du Général de Gaulle (il y en a partout) avec un carnet, une barre chaque fois qu’un mec seul ou une fille seule passe, peut-être qu’ils ont un appareil à cliquet comme le service d’ordre de la CGT ou de la préfecture de police lors des manifs, des trucs suisses, vu la précision, et celui-là, avec le chien, il est seul, ou seulement aveugle ? Faut des pros pour distinguer les seuls en-soi et les seuls pour-le-moment, non, sérieusement, c’est un sacré boulot, oh pardon, je n’avais pas vu que c’était la Fondation de France qui, selon une étude réalisée en janvier 2010, avait déterminé que « 4 millions de Français s’estiment en situation d’isolement objectif ». Après, il a suffi de multiplier par 5 pour gonfler l’émotion. Les 16 millions d’autres, pour arriver au tiers de la population, sont seulement en isolement subjectif, bref, ils se croient seuls mais ne le sont pas objectivement, ou alors ce sont des gros nazes qui sont seuls et ne savent même pas qu’ils sont subjectivement isolés, ah les cons.
COURAGE, FILLON !
Heureusement, le Premier ministre s’en est mêlé. Je ne rigole pas : la lutte contre la solitude a été adoptée comme « grande cause nationale 2011 », label qui est octroyé directement par Matignon.
Du reste, allez sur le site gouv-machin-tignon, vous verrez, c’est tout expliqué, avec le texte des décrets et des lois et même une photo en couleurs de monsieur François Fillon, ce qui est sympa, c’est vrai, ça, des fois, on oublie un peu quelle tête il a, il est pas totalement visible, comme les icebergs, de temps en temps il passe aux actualités entre DSK et Lady Gaga, mais en coup de vent – la solitude, il connaît, Matignon, c’est un peu son cloître, il fait de longues retraites où il remplit des pages de sudokus, à part les coureurs de fond, y a pas plus solitaires que les premiers ministres de Sarko, d’ailleurs, il n’en use qu’un seul, après, on ferme.
Il est bien coiffé, en plus, la raie impeccable, joli sourire, cravate nickel, comme s’il illustrait sa bio sur un site de rencontres. Détail qui montre tout l’intérêt que le chef de l’exécutif accorde à la lutte contre la solitude. Laquelle s’est imposée sous la bannière de la Société de Saint-Vincent-de Paul, avec une déclaration de principe qui te fout le spasme tant c’est fort : « Nous faisons le pari qu’avec l’esprit de charité, la pauvreté va un jour enfin être vaincue ».
UMP, c’est l’anagramme de PMU, d’où les paris à la con
C’est à peu près la théologie de l’UMP, ça tombe pile-poil, les paris à la con, ça les connaît, c’est l’anagramme de PMU, et pour le coup, on n’a jamais vu plus belle cote depuis le jour où Jolie Cocotte a pris six longueurs dans la 4ème à Longchamp.
Eh, Vincent, dis à Paul qu’il n’y a pas un pigeon pour mettre dix balles sur l’esprit de charité ! Je sais, c’est dommage, parce que l’esprit de charité, j’ai rien contre, ça mange pas de biscottes bénites, mais enfin, on pose la calotte, on réfléchit, on arrête le délire et on se demande pourquoi la fraternité, c’est écrit sur les mairies, sur les ministères, sur le sceau de la République, et pas seulement dans les homélies.
Même monsieur Fillon le proclame en labélisant le comité « Pas de solitude dans une France fraternelle ! », chargé de driver la « grande cause » 2011 et aussi, à la fin de l’année, de rendre compte des sous glanés par la campagne nationale, chose qui reste plutôt confidentielle, j’ai rien lu pour 2010. Alors avant d’aller déranger le Saint-Esprit, tracassons un peu les institutionnels, il y a des sonnettes à tirer de ce côté-là.
NON, JEFF, T’ES PAS TOUT SEUL !
Je résume : sur le comptage des solitaires, je tique, mais admettons qu’il faut faire gros pour « frapper l’opinion », notoirement masochiste ; sur l’intention, rien à redire, mais si on commence à sangloter sur tous les bons sentiments, on finira par demander pardon, en mangeant son omelette, aux trois poussins qui ne têteront jamais leur maman ; sur l’action, franchement, j’ai des doutes.
La campagne contre la solitude, qui fait de chacun de nous une solution (cela s’appelle, en rhétorique, une paronomase), préconise sur son site officiel / des remèdes d’une violence qui fait peur, par exemple, aller voir si la vieille d’en face est morte ou pas, offrir un caoua à un SDF, céder sa place à une femme enceinte dans le bus (elle a pas fait ça toute seule, pourtant, ou alors son canard à piles est vraiment très fort !), « offrir un sourire ou un regard » (mais pas les deux, faut pas pousser) à une personne dans la rue, expliquer ses devoirs du soir au fils des voisins, ou carrément aider une personne malvoyante à trouver son chemin, au lieu de lui faucher sa canne ou de lui refiler une râpe à fromage en lui faisant croire que c’est l’édition en Braille de Libé.
Bref, contre la solitude, il faut être poli. Pas plus difficile.
Pas question de proposer un appartement au SDF (ça casse le marché), d’augmenter les allocs, de ne pas soutirer un instit au sale gosse qui pige rien en calcul, d’assurer une retraite honnête à la vioque, et de ne pas chipoter sur les frais d’accompagnement des handicapés, comme cela se voit depuis quelques années. Non, ça, monsieur, madame, ce n’est pas une cause nationale, c’est de la politique.
CAUSE TOUJOURS…
Il n’empêche, il est bon que le Premier ministre se mouille jusqu’au cou dans une galère pareille, en sachant parfaitement que les grandes causes nationales n’obtiennent pas forcément des résultats spectaculaires.
Par exemple, le cancer, le SIDA, la maladie d’Alzheimer ont été dans le collimateur des grands-causeurs, et ils s’en sont plutôt bien tirés, aux dernières nouvelles. Les grandes causes, c’est un peu comme « travailler plus pour gagner plus », ça sonne bien, personne peut vraiment être contre, mais au bout du bout, ça s’avère pipeau. Tenez, l’an dernier, la « cause nationale » c’était les violences faites aux femmes. Vous avez pu constater qu’en leur demandant de tendre la joue droite, nos bons apôtres n’ont pas amélioré le bilan des cocards. Là, on nous invite à signer un « pacte » contre la solitude. D’abord, si vous êtes solitaires, vous pouvez pas signer, ce serait l’hôpital qui se moque de la charité ; surtout si vous êtes seul parce que les autres vous emmerdent, c’est vrai, ça, qui n’a pas envié le gars tout seul le soir de Noël, à l’heure où on se les brise en famille avec l’obligation d’être hilare jusqu’à l’heure où tout le monde s’engeule (selon les statistiques, un réveillon sur trois finit en scène de famille, demandez à la Fondation de France, qui fait des stats sur tout) ? De toute façon, si un Français sur trois est seul, il n’en reste que deux sur trois pour l’aider, et si un de ces deux vient rejoindre le premier pour qu’il ne soit plus seul, c’est le troisième qui l’est (relisez, c’est un raisonnement impeccable).
Adoptez Bayrou
Ou alors, adoptez un solitaire, Bayrou, par exemple, vous gagnerez une demie-part d’impôts. Non, je déconne, Bayrou, t’es pas tout seul, c’est une idée que tu te fais, c’est juste une mauvaise passe, regarde Joly, elle a retrouvé un toit ! La solitude, ça n’existe pas, Bécaud a raison, ce qui existe, c’est l’égoïsme, l’injustice, la merde sociale, pour le reste, il y a facebook, tu peux même avoir des amis nazis, chinois ou percepteurs, les réseaux sociaux (99% de réseau, 1% de social), c’est le pied contre la solitude, tandis que la masturbation, ce serait plutôt la main. Laissez tomber. Intéressez-vous plutôt à la « journée mondiale des zones humides », qui nous fait tous rêver, une fois par an, le 2 février.
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