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Le Cercle passe en audition
Le 8 juin au matin, les cartes ont volé au Cercle Wagram. Pas à cause d’un esclandre entre joueurs, non. La faute en revient à l’armada policière venue dès potron-minet ambiancer l’établissement de jeux proche des Champs-Élysées, interrompre, définitivement les parties, et faire les comptes. 217 000 euros en liquide sont retrouvés répartis dans les différents coffres. Barmaid, croupiers, physionomiste sont embarqués en garde à vue.
Les flics ont du boulot. Démarrée pour blanchiment, non justification de ressources, escroquerie et trafic de stups en décembre 2010, leur enquête sur le Cercle Wagram s’est enrichie d’une extorsion de fonds entre héritiers du gang corse de la Brise de Mer en janvier 2011. D’un côté les héritiers de feu Richard Casanova, de l’autre les fidèles au survivant Angelo Guazzelli. Une lutte pour le contrôle du Cercle en écho de la guerre que se livre le milieu en Corse. Les auditions vont être longues, nombreuses et épineuses…
Perquisition sous haute surveillance
Deux instructions judiciaires sont en cours, trois juges sont saisis, et la fine fleur de la hiérarchie veille sur l’opération, dont la date a été décidée une semaine plus tôt, lors d’un conclave autour de Christian Lothion, le directeur central de la Police judiciaire. Agacé par les fuites, notamment un article du Parisien qui évoque - sans nommer le Wagram - une instruction en cours sur trois cercles de jeux parisien, Lothion veut désormais accélérer le mouvement. Frapper fort. La réunion du 31 mai vise à cadrer le dispositif d’interpellation. Avec l’ambition avouée d’aller à la pêche au gros. Raté.
La perquisition au Wagram se double d’opérations à la Seyne-sur-Mer, dans des appartements occupés par ses salariés à un jet de pierre de la Place Beauvau, et surtout en Corse.
Trente personnes atterrissent dans les locaux de la section judiciaire des courses et jeux à Nanterre. Pas les défenseurs du patrimoine de feu Richard Casanova.Jean-Luc Germani, Stéphane Luciani, ou Frédéric Fédérici, soupçonnés d’avoir pris le contrôle du Cercle lors d’un coup de force le 19 janvier demeurent introuvables. Bien aimable, Antoine Quilichini, le quatrième larron de la bande, se rend de lui-même à la police, après avoir demandé par téléphone la raison pour laquelle il était recherché. L’interrogatoire de « Tony le Boucher » n’est guère saignant. Venu à Paris il y a « deux ou trois mois pour faire la fête avec des amis dont il veut taire les noms », il consent « avoir croisé Stéphane Luciani ». Antoine Quilichini « précise être totalement étranger à la reprise en main des cercles de jeux et n’être au courant de rien ». Un discours qui ne lui évitera pas une mise en examen.
Un ancien de la Maison Pasqua bienfaiteur du clan Casanova
Supposé bénéficiaire de la reprise en main du Wagram et assurant avoir été mis au courant de sa prochaine interpellation, Philippe Terrazzoni n’est pas davantage causant. L’ancien directeur des jeux admet bien avoir rencontré Germani et ses amis, la veille du coup de force mais dans un but totalement étranger au monde des jeux. Il s’agissait de discuter de la série de Canal + Mafiosa…avec des experts ? Pour parfaire ses connaissances, les flics l’ont envoyé depuis à la prison de la Santé.
Invités des agapes de janvier et interpellés le 8 juin, les acteurs de la série de Canal + Michel Ferracci et Frédéric Graziani confirment la réunion de cinéphiles. L’hôte de la soirée, Sandra Germani -épouse de feu Richard Casanova et néanmoins sœur de Jean-Luc Germani- valide ce scénario lors de sa garde à vue.
En l’agrémentant d’un détail piquant. Ou plutôt d’un nom. Michel Tomi. Proche de Pasqua, fort implanté dans les jeux en Afrique, Tomi a fait carrière et fortune auprès de Robert Féliciaggi, feu l’empereur des jeux africain. Casino au Congo Brazzaville et au Gabon, PMU au Cameroun, le couple Tomi-Féliciaggi a rayonné sur l’Afrique Centrale, ses jeux, ses réseaux. Avant de se déchirer.
Alliance sur l’île de Beauté
Parce que Tomi s’était rapproché de Richard Casanova, le flamboyant leader de la Brise de Mer quand Robert Féliciaggi était un proche de Jean-Gé Colonna, parrain de Corse du Sud ? Une thèse souvent avancée.
Depuis l’assassinat de Féliciaggi en 2006, meurtre qui marque le début de la guerre qui ensanglante le Milieu Insulaire, Tomi se fait discret en Corse. Et généreux avec la veuve de Richard, tué en 2008. L’appartement dans lequel s’est tenu la réunion "Mafiosa", près des Invalides est loué par ses soins pour 7000 euros mensuels, et laissé à disposition de Sandra Germani lors de ses passages à Paris.
En Corse, Tomi consent à Mme Germani le libre usage de son pied à terre de Pietrabugno, estimé à 500 000 euros. Et pour les dépenses courantes, la veuve Casanova bénéficie de remises d’espèces de son bienfaiteur, suffisante pour ne pas avoir à retirer plus de 1000 euros de ses comptes bancaires depuis février 2009. La crise bancaire a rendu les gens tellement méfiants…
Si l’audition de Sandra Germani lève un léger voile sur les nouvelles alliances scellées sur l’île de Beauté, son silence sur la vie du Cercle Wagram est entier, assurant même que feu son époux « ne connaissait pas cet établissement ».
Renon, l’Honoré du Cercle
Au moins les auditions du président du Cercle ont-elles été plus instructives. Partis le chercher dans son village d’Evisa, (« entouré de châtaigneraies et dont les massifs environnants se parent de couleurs chaudes lorsque le soleil se couche », décrit l’office de tourisme de Carghese), les policiers n’ont pas seulement pu admirer la vue. Ils sont aussi restés bouche bée face aux révélations et au cursus de l’ancien policier Honoré Renon, une fois ce dernier ramené dans les locaux des courses et jeux à Nanterre.
De prime abord un peu renfermé, et se bornant à nier toute immixtion de la Brise de mer dans la gestion du Cercle Wagram, le policier retraité se détend peu à peu. Est-ce la visite de politesse de Jean Pierre Alezra, le patron des courses et jeux venus le saluer durant sa garde-à-vue ? Ou bien le bonheur de venir visiter son ancien service ? En tout cas, l’ex de la maison passe à table à sa troisième audition. Et décrit sa reconversion comme dirigeant de paille d’un établissement de jeux au service d’un ponte du grand banditisme.
Les confidences de Nono, flic retraité…
« Les nominations au instances dirigeantes du Cercle Wagram se faisaient avec l’assentiment de Jean-Angelo Guazzelli »", l’un des pontes survivants du gang de la Brise de Mer, qui « avait des intérêts financiers » dans le cercle et dont Jean Testaniere, alias le mage, secrétaire de l’association du Wagram, et Jean-François Rossi, trésorier, « étaient les représentants ».
Charmant tableau. Et le flic retraité Renon de confirmer les soupçons de ses collègues sur le traitement des salariés du Cercle. « Les employés perçoivent chaque mois des enveloppes, ce qui augmente leur salaire avec le directeur des jeux », précise innocemment Nono. Du travail et de la rémunération dissimulés en langage judiciaire, qui peut même masquer des pratiques de blanchiment au service de l’un des plus grands groupes criminels français.« Voilà quelques belles lignes de CV à ajouter au paisible retraité de la police nationale.
»
Tout cela c’était bien évidemment avant le coup de force du 19 janvier.
« Dorénavant, c’est le clan Germani qui procède à ces nomination », décrit Renon, maintenu en poste par la nouvelle équipe afin de « ne pas attirer l’attention des Courses et jeux ». Futé…Jamais Honoré Renon n’a pris de prévenir ses anciens collègues sur les agissements en course au Cercle, avant sa convocation. Sans doute un souci d’agenda dans une retraite fort active.
…et éjecté d’une boîte d’intelligence économique
Les policiers découvrent en effet qu’en sus de sa pension versée par l’Intérieur, de son poste de président du Wagram, Honoré Renon a été appointé pour près de 2000 euros mensuels par une société d’intelligence économique qui a pignon sur rue et fort bonne réputation à Paris, I2F. Ancien de la Financière, son président Hervé Seveno a précisé à Bakchich que Renon ne travaille plus pour sa société depuis plusieurs années.« Nous nous sommes séparés de M. Renon dès que nous avons su qu’il présidait le Wagram, nos collaborateurs doivent se consacrer entièrement à notre société » , décrit le patron d’I2F. Cela en vue d’éviter le mélange de genre qui aurait été d’autant plus fâcheux que M. Seveno a été intronisé depuis peu secrétaire général adjoint de République solidaire, le mouvement politique de Dominique de Villepin.
Malgré tout, Renon ressort libre des locaux des Courses et Jeux. Sans une quelconque mise en examen. A l’instar des dirigeants évincés du Cercle Jean Testaniere ou Jean-François Rossi. Pour l’instant. Pas le dernier des mystères du Cercle Wagram. Ni la dernière révélation des auditions…
Article modifié à 16h45 le 6 septembre après les précisions de M. Seveno
Les précédents épisodes des Mystères du Cercle Wagram
Episode I
Episode II
Episode III
Episode IV








