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Bus
Il faut bien comprendre que, se faire battre par l’équipe de ces îles Tonga qu’on aurait bien du mal à situer sur la mappemonde, c’est, pour nos quinze coqs, un passage à la casserole auquel peu de désastres peuvent être comparés, sauf peut-être une impensable défaite de l’OM contre Evian-Thonon-Gaillard. Ah bon, cela s’est vu ? Comme quoi, en sport comme en politique, la pâtée n’est jamais loin de la gamelle.
HARA KNYSNA !
En l’occurrence, pour reprendre les termes de Marc Lièvremont, entraîneur tourmenté d’une tribu fantasque, les joueurs « ne sont pas descendus du bus » - comprenez : ils ont été aussi nuls que les footeux, drôles d’oiseaux que les amateurs d’ovale appellent « pingouins » parce qu’ils ne font rien avec les mains (sauf compter les biftons).Cela s’était passé sur le stade pouilleux de Knysna, en Afrique du sud, où l’on a pu voir une bande de cossards surpayés jouer les rosières offensées pour bouder dans l’autobus avec Britney Spears plein les oreilles et une BD-manga cochonne sur les genoux achetée à Tokyo, mais lue à l’envers parce que le japonais est sournois pour des cerveaux à trois neurones : il va de droite à gauche. Comme, paraît-il, la France, si l’on en croit les sondages.
Dans ce contexte, les cinq socialos de la primaire avaient le choix entre deux solutions : se déchirer en visant la zone entre le tibia et les côtes, ou rivaliser courtoisement face à des journaleux avides de voir couler le sang pour pouvoir jeter du poivre sur les plaies.
En la jouant moderato cantabile, le cinq de devant de la Solferino Team encourt aujourd’hui le reproche, sous les plumes déçues des j’ai-tout-compris du Monde, de Libé ou du Figaro (je laisse Le Point aux salles d’attente de dentistes), d’être, à leur manière, restés dans le bus en refusant de jouer le match. Mais le rugby n’est pas le foot : c’est plus rugueux, mais plus collectif, et ça se gagne en avançant…
MELEE SANS « PIGNES »
On a bien vu les deux piliers fermes sur leurs positions, l’un plus à droite, l’autre plus à gauche, mais finalement plus soucieux de montrer leur solidité que de faire déraper l’autre sur ses appuis. Comme, entre les deux, il y avait débat sur l’identité du « talon », cette tactique semble leur avoir garanti de jouer la deuxième mi-temps. Et derrière, on a senti que les deux jeunots étaient capables de pousser fort, mais en gardaient sous le pied pour l’after match. Éloquents, charmeurs, ils ont pris du recul, et joué clairement derrière la charnière. C’est à peine si, façon british, ils ont tapé quelques ballons en l’air pour essayer de pousser les gros à la faute à la retombée, cela s’appelle « lancer des quilles » et ça permet de marquer des points quand, rattrapés par la meute, ils tentent de confisquer le ballon et se font pénaliser. Ou alors, les pépères tapent en touche – ça, ils savent faire : trente ans de mêlée, ça exerce efficacement le muscle le plus important du bon joueur de rugby qui, comme l’a joliment dit un all-black légendaire, « se situe entre les deux oreilles ».
Au bout du bout, il y aura un gagnant, mais il y a déjà des tas de perdants : tous ceux qui prédisaient une boucherie. A commencer par la droite, dont le silence abasourdi est étourdissant, si l’on excepte quelques couinements insignifiants de Copé, et une étonnante déclaration de Fillon constatant que la primaire, finalement, c’est classe.
Alors là, chapeau : depuis des mois, l’UMP, où les esprits fins sont nombreux et variés (écoutez Ciotti, la star montante de la bôfitude populaire : un velours, que dis-je, une pure dentelle…), se préparait au bal des vampires, à la curée, à la Saint-Barthélemy, elle avait renoncé à montrer l’oeil de Moscou dans les isoloirs roses, elle avait même encouragé les maires à ouvrir leurs mairies aux illuminés pour que leur plantage soit bien réparti sur le territoire, et finalement, avec son usine à gaz, le cimetière des éléphants s’est relooké façon semaine de la mode, eh oui, la primaire, c’est tendance, mon gars, si on s’écoutait, on en bricolerait une pour zapper Gomina avant que le printemps fasse tomber la cabane sur le chihuahua…
RENVERSEMENT D’ATTAQUE ?
On armait les bazookas, on attendait la bourde, le crash style bravitude, résultat des courses, en une semaine, on perd le Sénat et les Roses naviguent vent arrière dans les sondages, sans rien lâcher qu’on puisse faire monter en polémique, rien, la magie du verbe, la souplesse des intentions, une gauche ukulélé capable d’aligner cinq choristes de haut de gamme.
S’ils ne chantent pas exactement la même mélodie, ces cinq-là montrent une belle harmonie alors même que la bande à Sarko, écornée par les querelles sénatoriales, éclaboussée par les tripotages flicards et judiciaires, cognée aux rotules par les mallettes vagabondes, ressemble de plus en plus à un lot de clown musicaux.
Certes, le chef d’orchestre de l’Elysée va remettre de l’ordre, il a déjà renvoyé Borloo à la niche, au besoin, il liquidera Guéant qui commence à gêner, il se prépare sans doute des pétards contre Villepin, on sait que le Boss n’est pas manchot, loin de là. Mais s’il comptait sur l’explosion en vol de la primaire, c’est raté. Seul un mauvais atterrissage au second tour pourrait affaiblir la légitimité que son adversaire aura acquise, mais c’est peu probable. En attendant, c’est Sarko qui navigue aux instruments, sans beaucoup de visibilité, très peu de carburant pour les polémiques, et trop peu d’altitude pour faire croire qu’il est indispensable. L’idée d’une alternance possible est maintenant confortée non seulement par la légitimité du futur gagnant, mais par tous le casting de la primaire, alors qu’en 2007, malgré toute son énergie, la brouillonne Ségolène ne l’incarnait pas vraiment.
HORS JEU, LES ARBITRES !
A ces grands perdants, il faut rajouter les gros durs de la feuille de chou, version papier, radio ou télé. Pour le story telling sur le thème « la guerre des roses », pour le moment, c’est râpé, on sent que tout était prêt, dans les rédacs, pour ce feuilleton plein de sang et de larmes. C’est à peine si on évoque, pour habiller le vide de quelques jolis mots, des « piques » (qu’un sot, sur A2, mettait au masculin), des petits « tacles » de terminus de tram, des « nuances » qui « clivent » (quel français de dandys ! ce terme de minéralogie signifie « fendre un corps minéral dans le sens naturel de ses couches lamellaires »…)
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Mais il y a pis encore. Les trois débats nous ont montré fondamentalement la faiblesse de nos questionneurs politiques, et surtout dans la troisième séance, avec un Joffrin fripé comme une câpre au vinaigre, qui avait bien médité ses flèches au curare, fourbi la sarbacane et joui par avance d’être si futé, mais a vu les gonzes d’en face, insaisissables, le laisser jouer tout seul à épingler des contradictions ou des évidences pour nains du genre « la croissance ne se décrète pas », en démontrant de façon saisissante que tous ces copeaux de journalisme à la varlope n’intéressent, dans le fond, personne. Il faut dire que jouer au prof de politique face à des gens qui en pratiquent l’action depuis vingt ou trente ans, c’est risqué : or c’est l’hypothèse, nos « experts » ont tout compris, et les politiques, que dalle. On a vu le moment où, à ces économistes de coin de cendrier, tel ou tel des candidats oserait balancer qu’on ne se souvenait pas de les avoir vus écrire dans leur canard, la veille de la crise, « demain, il y aura la crise », ce qui aurait affiné leur crédibilité. Ils voulaient être les censeurs, la vox populi déstabilisante, les Dr House de l’opinion, ils ont perdu de minute en minute, de question foireuse en ironie ratée, l’autorité que leur conférait, pourtant, leur position de jury supposé dans ce grand oral d’un style nouveau.
Certes, nos orateurs avaient bien bossé, et nous avons désormais une classe politique très télévisuelle ; mais ils sont souverains quand on leur pose des question très cons (exemple, dans l’after débat, ces candides interrogations sur les consignes de vote que donnerait tel ou tel, comme si l’autre allait confirmer en souriant qu’il allait effectivement se prendre une tôle et soutenir Taty ou Tonton !). Ils peuvent remercier les chaînes de télé de leur avoir envoyé soit des débutants répétant obstinément la question qui ne tuerait pas une mouche, soit des pontes tellement blanchis sous le harnois qu’ils ne mesurent plus ni la distance qui les sépare de l’opinion réelle, ni le ridicule de leurs poncifs. On en vient à se demander si la longue complaisance polie de tous ces gens avec les tenants du pouvoir ne les a pas rendus incapables, en déteignant sur leurs méninges, d’interviewer l’opposition : à force de passer les plats, même sans s’en rendre compte, on croit nourrir le débat, mais en fait, on sert la réponse en même temps que la question…
Enfin, nous voilà à la mi-temps. Il serait tout de même utile que, pour le deuxième tour, les finalistes produisent un peu plus de jeu, tentent des cadrages débordements, voire un drop des quarante mètres. Ils ont montré qu’ils maîtrisaient les fondamentaux, et surtout qu’ils avaient une phénoménale envie de gagner le match du printemps. Espérons que, samedi matin, les Bleus auront, en descendant du bus, autant de jus.





