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Pessimisme

Le chômage augmente, la bourse rebondit : allez comprendre ça. Facile, mon bon monsieur : il y a belle lurette que la finance ne s’intéresse plus aux réalités sociales. Par conséquent, les richesses produites par la communauté humaine n’ont pas vocation à lui permettre de vivre : elles sont ailleurs, dans une zone quasi virtuelle où elles garantissent le pouvoir d’une minorité de dictateurs financiers. Mais alors, que faire ? Rien. Au mieux, essayer de faire une distribution équitable du désespoir. Car comme l’affirmait calmement, pas plus tard que ce matin, un chroniqueur du web, invité d’une chaine d’infos radiophonique, puisque le bateau coulera forcément, l’équité, ce sera que nous serons tous noyés.

VA SAVOIR …

On ne sait pas où on va, mais on y va. En fait, on nous dit très bien où on va : dans le mur (citation de Nicolas Baverez : « La France et la zone euros se sont fracassés sur le mur de la dette »). La fortune de cette expression n’est pas anodine, elle s’inspire, en la détournant, d’une des performances les plus symboliques de l’homme moderne (ou postmoderne, si vous aimez les trissotinages) : conduire une automobile. Nous sommes les enfants de la vitesse et des autoroutes, ne l’oubliez jamais. Hier, on fonçait ; aujourd’hui, on dérape. On a raté le virage de la « modernité », les plans de relance ont tous capoté, et la construction européenne, qui s’est faite à fond de train, est aujourd’hui en panne sèche.

Quand on a rien à dire on dit n’importe quoi

Alors, on descend de sa bagnole et on prend son vélo, comme le préconisent les écologistes, car allez donc faire des rétropédalages autrement. Il n’est pas indifférent que ce mot dont raffolent hystériquement les commentateurs politiques désigne une opération absolument impossible sur une bécane équipée en roue libre : pédalez à l’envers ne fait pas reculer, c’est simplement perdre son énergie en faisant du bruit avec la chaîne. Sauf si l’on utilise un de ces vélos hollandais où l’on freine ainsi – mais freiner, est-ce faire marche arrière ? Non plus.

Ceci pour vous montrer que quand on n’a rien à dire, on dit n’importe quoi avec l’illusion de dire quelque chose. Effet toxique garanti. Et (c’est peut-être le pire) cela passe complètement inaperçu. Il y a là un symptôme absolument révélateur d’un marasme intellectuel qui est sans doute le plus grand dégât de la crise, et non un dégât collatéral. La vérité, c’est qu’on ne sait plus quoi penser, expression à prendre, elle aussi, au pied de la lettre. La crise déroute nos savoirs ordinaires, tout ce qu’on nous a appris dans les écoles, nos cours d’économie où l‘on vantait l’efficacité bienfaisante du capitalisme (fût-ce faute de mieux), nos cours de philo où il était question d’humanisme, nos cours d’histoire où l’on parlait de progrès.

APOCALYPSE, WHEN ?

La question n’est même plus de savoir s’il y aura des lendemains qui chantent : on se demande s’il y aura des lendemains. Tous les feux sont au rouge (encore une métaphore empruntée au vocabulaire de la circulation automobile, sachant que les vélos, c’est connu, ne respectent pas les feux). Au mieux, on fait du sur-place, à attendre que «  les indicateurs passent au vert ». Cette image d’immobilisme, c’est celle d’une sorte de mort clinique, assez paradoxale toutefois, puisque si le mouvement se prouve en marchant, l’immobilité peut aussi bien signaler la stabilité, l’équilibre d’un système.

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Mais voilà : un des mots-clés du langage politique, c’est le « dynamisme » (des élus, de la « relance », de la vie associative, de l’activité industrielle…). Un candidat à la présidence de la République qui se présenterait comme un garant de ces équilibres immobiles serait flambé à tout coup.

Enfin une croissance, le nombre d’abonnés aux restos du coeur

Et pourtant, ce serait déjà une belle tâche de les restaurer, en allant contre un fatalisme noir qui nous enseigne, par exemple, que l’accroissement des abonnés aux Restos du Cœur est devenu aussi inévitable que la chute des feuilles en automne. Cette année, la nouvelle a été accueillie sans l’ombre d’une surprise, sans l’esquisse d’une indignation. Encore un peu, on nous poussait à envisager que cette hausse était moins élevée que prévue. Why not ? Dans le même journal, on souligne que, si la croissance est tombée à 0,3% au lieu du 1% prévu, au moins, on n’est pas en récession…En quelque sorte, une bonne nouvelle n’est jamais qu’une moins mauvaise nouvelle.

Baudelaire en bourse

Et pourtant, la désindustrialisation, l’appauvrissement, la précarisation sont des faits économiques et sociaux, pas des punitions célestes comme les pluies de sauterelles ou la peste noire. Ils sont explicables, ils ont des causes objectives : quand Peugeot licencie, c’est parce qu’il ouvre une usine ailleurs, et la pérennisation du chômage est un choix explicite du capitalisme libéral. La plus grande ruse du diable, disait Baudelaire, c’est de faire croire qu’il n’existe pas ; la plus grande ruse des exploiteurs de la planète, c’est de faire croire qu’ils font de mauvaises affaires. La Bourse gagne à la baisse comme à la hausse ; la récession rapporte autant (voire plus) que la croissance, si elle génère des taux de prêts supérieur ; l’insolvabilité des Etats pèse peu, si d’autres Etats la compensent. Les peuples sont au désespoir, ils ne pensent plus, ils ne veulent plus, ils ne bougent même plus – et le CAC 40 leur dicte, par gouvernements interposés, la politique qui engraissera ses comptes. Regardez les résultats pour les huit premiers mois de l’année : la crise ? quelle crise ?

FUMER TUE, LE RESTE AUSSI

Dans le même temps, histoire de nous rassurer, voici les thèmes qu’on nous invite à méditer : la médecine, sous couleur de soigner, nous tue (il y a cinq ans, le Mediator servait seulement à jouer de la guitare) ; nos assiettes sont pleines de poisons (avec un seul s, naguère, avec deux s, on trouvait une belle sole) ; la sécheresse vide nos nappes phréatiques (les céréaliers qui pompent l’eau n’y sont pour rien) ; la température va monter de 2, 4 ou 6 degrés d’ici la fin du siècle (pourquoi pas 380, comme pour pyrolyser le four ? comme ça, on finirait tous incinérés…) ; la science a méthodiquement organisé la destruction de la planète (par exemple, en inventant l’électricité) ; chaque jour, je ne sais plus combien d’espèces disparaissent (si seulement c’était celle des cons…) ; à vous de compléter la liste… Petit rappel : l’éradication des grandes maladies planétaires, la tuberculose, la typhoïde, la malaria, la peste ou même la lèpre, si populaire depuis le Moyen-Age, a été un des grands défis – et une des grandes réussites – de la science médicale et pharmaceutique. Aujourd’hui, si ces maladies redémarrent, ce n’est pas parce que le thermomètre s’emballe, c’est parce que, par souci de l’environnement, on a cessé de flinguer au DTT les moustiques porteurs du palu, ou plus simplement parce que les grands labos et les belles nations ne gagnent pas un rond à soigner l’Afrique. Avant d’être dangereux, les médocs, ça contribue à allonger la durée de la vie. Et relativisons les erreurs : au début du XXe siècle, on continuait à se gaver de « vin Mariani », bourré de cocaïne ; quelques années plus tard, on vendait des savonnettes au radium ; le premier s’est reconverti en coca-cola, et les secondes n’ont pas exterminé les cons. Mais tout désormais apparaît comme un raccourci vers l’apocalypse. Moyennant quoi, l’espérance de vie a été boostée de vingt ans, grâce à nos mauvais remèdes.

ELOGE DE L’IMPASSE

Quand on n’a pas d’impasse, il est assez aisé d’en fabriquer une. Exemple : les éoliennes. Donnée du problème : trouver une source d’énergie gratuite ou presque, pérenne, naturelle, durable, non fossile, inépuisable, capable de remplacer les centrales atomiques. On connaît l’éolienne depuis des siècles. Va pour l’éolienne. Ah oui, mais non : l’éolienne, ça pourrit le paysage (comme si les zones commerciales, Norauto et la Halle aux Chaussures, ça ne pourrissait pas), même dans des endroits où personne ou presque ne va (la haute mer, par exemple) ; ça donne de terribles migraines aux vaches et aux humains qui logent à proximité (certains parlent de 20 km…) ; ça attire la foudre ; ça développe des champs magnétiques pernicieux ; ça émet des ondes malpropres, et ça gâche la réception de Canal+ ; et finalement, ça bousille les oiseaux myopes, et ça fait pleurer Bougrain-Dubourg. Donc, pour remplacer l’atome, quoi ? Les cellules photovoltaïques et les centrales solaires ? Pratique au Sahara, incasable dans les Vosges. L’hydro-électricité ? On a déjà donné, vous vous souvenez du barrage de Malpasset qui craque, et toutes nos belles vallées inondées, ah que non ; les usines marémotrices non plus, ça détruit les algues ; le charbon, pas question, c’est plein de carbone ; donc, au bout d’un discours écologique pareil, il y a le désespoir, et rien d’autre. A la rigueur, la contrition. Mais seulement pour les croyants.

Indignation passive

Ce n’est pas une caricature : c’est seulement la mise en système, l’addition, dirons-nous, de tous ces discours qui, vendus en pièces détachées, se laissent avaler sans peine ni douleur. Et au bout du bout, deux thèses absolutistes sont validées : on garde l’atome, parce qu’on n’a rien de mieux, ou on l’arrête, parce qu’on n’a rien de pire. C’est gai…

Non, ce n’est pas gai. Chaque jour, nous descendons d’une marche dans la cave du pessimisme. On nous enterre vivants. Un sondage du Monde le montre : déjà, nous n’aimons plus nos jeunes. Pire, ils ne s’aiment plus eux-mêmes. Et ils ont bien raison : ils devraient nous botter le cul, et ils se masturbent le mental devant Facebook. Pas tous, quelques uns s’indignent. Mais l’indignation passive, c’est encore une des formes du désespoir contemporain. Pendant ce temps, Sarkozy se démène pour que les banques n’aient pas à payer un sou pour leurs spéculations assassines. Et l’on présente ça comme un combat héroïque pour sauver la zone euro. Un brave petit gars qui affronte à main nue les dragons de la finance. C’est chaque semaine le combat de la dernière chance : on va perdre le AAA, on sera forcé de manger de l’andouillette AA. On le sait, on s’y attend, on ne sera pas surpris. Le pessimisme, tiens, pour une fois, Chirac avait raison : c’est l’école du renoncement. Débrouillez-vous avec ça. Et bonne chance !

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Pour sauver ses finances, l’Europe emprunte auprès des banques, qui garantissent auprès d’elle ces prêts. Un cercle pas vraiment vertueux. Quand l’Etat sauve les banques, qui sauve l’Etat ?

Il me vient parfois l’envie de lâcher un long râle de bête blessée, frappée de plein fouet par la dure réalité que j’avais pourtant fuie de toutes mes forces…

A coup de programmes télévisés lubriques… de jeux vidéo ultra-violents… de nouveautés (…)

Chaque semaine, Jacques Gaillard plonge dans son dico perso et taille un short aux mots dans le vent.