Vous êtes ici
Tendances
La tendance, c’est ce pourquoi chaque année Karl Lagerfeld vend des trucs différents. Mais lui, il garde ses cols de chemise pour femme-girafe, ses mitaines, son look : comme quoi, la tendance, c’est fait pour pas être suivi.
Depuis des années, la tendance était au vert. Depuis qu’il n’y a plus de candidat écologique, certains font grise mine, d’autres broient du noir, d’autres voient la vie en rose. En tout cas, malgré l’originalité du zinzin, Eva Joly n’a pas fait mode avec ses étranges lunettes rouges. Sauf peut-être chez quelques poissons tropicaux atteints de conjonctivite. Je me suis renseigné, ce n’est pas non plus tendance en Norvège, pays renommé pour ses cardeurs, donc pour ses matelas. On essaie d’imaginer quelle tête elle avait avant, on n’y arrive plus. Finalement, on la reconnaît mieux dans le noir, à l’accent. Parce que ces foutues lunettes, c’est une mine pour les humoristes (l’accent, non). Ca permet de toucher à la dame sans toucher à son physique, parce que les lunettes, ce n’est pas le physique, c’est un signal adressé au monde. En plastique, donc, un produit pétrolier.
Eva, un Joly feu rouge
Un peu comme les Suisses, dont le drapeau est un croisement de deux sens interdits. Eva, c’est un feu rouge. On ne passe pas. C’est sa conception de la justice. Derrière une telle barrière, il n’est même pas besoin d’un regard . Mais la question reste entière : qui a pu lui conseiller un truc pareil ? Car si elle l’a trouvé toute seule, c’est encore plus bizarre. Voyez Hollande : quand il a changé de lunettes, il a pris les plus neutres possibles. Pour avoir l’air « normal », comme il dit. Je vous laisse imaginer quelles motivations peuvent, par conséquent, pousser un personnage affichant sa volonté de jouer un rôle public à s’exhiber derrière des lunettes que personne ne porte et n’a envie de porter. Ne dit-on pas : qui veut voyager loin ménage sa monture ?
BRANLEZ LE CHEF
Avant, papa bricolait, maman cuisait les nouilles. Maintenant, ce serait plutôt l’inverse. Au moment où remplir son assiette de produits comestibles et pas trop chers devient un exploit olympique pour des millions de gens de chez nous, la télé s’est prise de passion pour les casseroles et les poêles à frire. Finies, ces fermes pas trop rustiques où des caméras indiscrètes s’attardaient sur des sauteuses, pendant que leurs mâles extrêmement glandeurs montraient que le plus dur, pour un mec, c’est désormais d’être adulte avant trente cinq ans. L’inculture venait au secours de l’agriculture, qui manque de bras comme ces zozos manquaient de neurones.
L'homme moderne à la télé,
c'est la mayonnaise
Finies, les attouchements dans les piscines, les coïts sous la plume : désormais, la seule chose que monte l’homme moderne à la télé, c’est la mayonnaise. A la rigueur, les œufs à la neige (ne pas oublier la pincée de sel). L’agriculture se démerdera toute seule, pourvu que les poules fournissent des oeufs à battre. Alors on me dira : des chefs, il en faut. Surtout sur TF1, répondrai-je, petite entreprise familiale très respectueuse des autorités. Mais ailleurs, on bouffe comme jamais : en lieu et place des émissions culturelles de jadis, voici une présentatrice en forme de panthère qui assaille ses invités (parmi lesquels, nécessairement, un has been et trois people qui ont quelque chose à vendre, plus une paire de « chroniqueurs » démodés qui ne disent pas un mot et sont sans doute payés pour ça). Les invités sont forcés de lancer des réparties spirituelles entre deux bouchées de ragoût à la cardamone (c’est plus branché que l’andouillette AAA+).
Et de dire du bien de la cuisinière. Avec la mangeuse d’hommes, ça fait une paire classique. Mettez en regard les émissions sur la lecture et les émissions sur la cuisine, en évolution, depuis dix ans. Et je ne dis pas, sur un demi-siècle : on est passé de Lecture pour tous à S.O.S Sauces, de Bouillon de culture à Soupe Thaï au basilic. Il y a là, croyez-moi, à boire et à manger.
VIEILLISSEZ SANS REMORDS
Il fut un temps, on aimait les jeunes ou on les détestait, mais en tout cas, on en parlait tout le temps. Maintenant, on préfère le rassis, le ridé, l’ancien – même mort : la séquence émotion-type, c’est de nous rappeler que désormais Raymond Devos tient dans une louche, et Edith Piaf dans une petite cuillère. Pas si rudement, d’accord, mais s’ils n’étaient pas morts, on n’en parlerait pas, ou pas autant, et on ne leur donnerait pas ce « monsieur » ou « madame » qu’aime tant Patrick Sébastien et qui, lorsqu’il est adressé à un artiste vivant, doit le pousser à réviser sa convention obsèques, parce que cela veut dire qu’il sera bientôt mort et inoubliable. Même les indignés sont vieux – je ne cite personne. Les djeuns, ils sont pas nombreux à être indignés, ils sont très nombreux à être chômeurs, sauf dans les banlieues, où ils vendent du hakik entre deux rafales de kalachnikov. Ou alors, ils ont traversé la scolarité sans jamais ramasser un diplôme. Un sur quatre ? De ça, on en parle, et cela désole.

Pourtant, y a qu’à se baisser, ou presque. Quand je lis les réquisits du brevet des collèges, je me demande ce qu’ils font en maternelle. Et je pense à tous ceux qui ont leurs diplômes, le bac et tout. Ils ont bien du mérite. Certains sont même excellents : ils ont encore plus de mérite. Nombre d’entre eux sont tout de même chômeurs.
On s’occupe tant, officiellement, des vilains petits canards (enfin, c’est ce qu’on dit) que les beaux grands cygnes sont des survivants héroïques. Ils seront vieux avant les autres, tiens, bien fait pour eux. Quant à tous ceux qui sont dans la moyenne, vous en entendez parler ? Il paraît qu’on vérifie leur existence à la vente des jeux vidéos et des petits hauts chez Zara. Mais qui s’intéresse à eux ?
UN DOIGT D’AMOUR ?
Bien se vêtir, c’est bien une idée de jeune, ça. Pas besoin de suivre la tendance pour trouver, comme on dit, un partenaire : il suffit d’avoir internet. Il n’est pas besoin non plus de savoir parler ou écrire Zadig et Voltaire, comme disait un connaisseur: si Nadine Morano tweete, vous pouvez le faire, je n’en dis pas plus. Pour tweeter une phrase, il suffit d’un doigt. Mais je me demande s’il est possible de rendre exaltante sa vie sentimentale avec un doigt. C’est pour ça que sur facebook, paraît-il, il y a des photos. Quand tu allumes ton ordi pour aller sur facebook, sur la même machine, il y a photoshop. Ceci explique cela. Avant tout collage, il faut faire turbiner l’application. Ca, c’est tendance : niquer le soir même avec un être narcissique dont tu ne connais que l’adresse au badmington et la couleur des poils, et qui te balance en pleine gueule tout son stock d’amis parmi lesquels il y a sûrement une palanquée de blaireaux, mais tu es impressionné/ée, parce qu’en dehors de ceux que tu as inventés, des amis, t’en as juste de quoi faire un poker (ce qui est très tendance). Et encore au-delà sur le bras de mer qui conduit à Cythère, sur les rochers cruels où s’échouent les épaves, il y a des sites mythiques comme les sirènes qui aiment Ulysse et les pompiers.
Ah si Jeanne d'Arc
avait eu Facebook
C’est l’e-discount de la drague, le Franprix du célibataire, le courrier du cœur de laitue mal braisée (avec un r). Si la chose avait existé en 1431, la Jeanne ne serait pas allé se faire rôtir les fesses place du Front National, elle se serait fait fourrer dès 1428. Mais il se peut qu’une certaine poésie se dégage des chocs improbables de ces atomes de désirs et de tendresse. Je veux bien le croire. Et des couples se sont trouvés, sur la toile. Cela s’appelle tisser une relation. Ils ont fini dans de beaux draps.
Après tout, se marier sur catalogue, c’est tentant. Evitez les dames moldaves, elles viennent avec leurs cousins. Les russes aussi, mais c’est plus cher. Consultez plutôt cette belle émission où, pour permettre aux agriculteurs de soulager leurs bêtes, on leur demande s’ils préfèrent une épouse qui pue de la bouche ou des pieds. Le vulgaire, c’est plus tendance que jamais.



