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NAUFRAGE (Vanne)

 

Je vous remercie d’avoir fait clic sur ce titre absolument prévisible, puisque que la planète journalistique a cru bon de vanner jusqu’à l’orgasme sur les naufrages concomitants du AAA et du paquebot rital. On s’amuse comme on peut !

 

FAYOT POUET-POUET

 

Ce qu’il y a de bien avec Gérard Longuet, c’est qu’il est à la politique ce qu’Hervé Villard est à la chanson : on le croit mort, il remonte sur scène. De plus, ils sont tous les deux bien coiffés. Et ce matin, je me suis réveillé en entendant le monsieur qui parle dans le poste rapporter le bon mot de cet inusable éléphant de l’UMP (quelle autre raison, je vous le demande, d’en faire le ministre de la Défense ?), qui évoquait avec la délectation des pauvres en esprit la périlleuse navigation du capitaine Hollande. En oubliant que pour le moment, c’est son capitaine à lui qui tient la barre, et que tout porte à croire qu’il a échoué son beau navire sur le banc de sable de la Standard & Poors. Et en oubliant surtout que si on ne tire pas sur une ambulance, on ne s’assied pas non plus sur les péris en mer pour le plaisir d’une métaphore à la con, bel échantillon d’humour lorrain sans doute, mais preuve, surtout, d’une pétillante intelligence dans laquelle le souci du bon goût le dispute à une longue expérience du fayotage à recyclages multiples. 

Sa bourde me donne l’occasion de rappeler qu’il a été le rédacteur, en 1972, du programme économique du Front National, puis compagnon de route de François Bayrou, dont il soutint la candidature en 2002. Et qu’il est natif de Neuilly-sur-Seine, ce qui est une référence. Bref, un homme qui sait louvoyer, et qui sans doute doit avoir dans un petit coffre quelques informations détonantes, car il n’est pas fréquent qu’un type qui a connu autant de gardes à vue et de relaxes poussives (sans compter l’effet bénéfique de deux lois d’amnistie…) retrouve périodiquement son siège au Conseil des ministres. Ah ! j’oubliais ! C’est le beau-frère de Vincent Bolloré. Ca peut aider. Mais comment, dès lors, résister à la tentation de rappeler que si Sarko finit son mandat sur un naufrage, il l’a commencé sur un yacht ? J’ai lu ça sur un tweet : comme quoi, l’humour, le vrai, ça existe.

 

 

COUAC STORY

 

Le problème, c’est qu’au lieu de se documenter, fût-ce en interrogeant Wikipédia, sur le profil de Longuet, le taux d’endettement du Japon ou le temps de travail réel d’un salarié allemand, les commentateurs politiques s’obstinent à vouloir transformer cette campagne électorale en un feuilleton désespérant où l’on attend qu’il se passe quelque chose en sachant d’avance que, s’il se passe quelque chose, ils diront encore  qu’il ne s’est rien passé. Cela s’appelle le storytelling (en français,  « communication narrative »): transformer l’information en  récit plus ou moins dramatique, dans lequel on fait l’économie des raisonnements, des arguments, des analyses, pour susciter uniquement la salive du chien de Pavlov devant la pâtée des petits faits et des petites phrases. En fait, la campagne, c’est un match entre les commentaires politiques, qui étouffent totalement le discours des candidats, et le poussent à être minimaliste, spectaculaire, polémique. Enlevez la polémique à un journaliste politique, il claque du bec. Ils se plaignent de la langue de bois, et ils se gavent de petites phrases. Ils appellent des propositions, mais ils s’en tapent, préférant clabauder sur des rixes internes, des bourdes assassines, des félonies, des « couacs » : ils adorent le mot, ce sont d’infatigables guetteurs de couacs, et quand il n’y a pas de couacs, ils sont prêts à en fabriquer. Surtout à gauche ; à droite, un couac s’appelle « divergence de points de vue au sein d’une majorité unie mais composite ». C’est Pujadas qui me l’a dit.

 

FORMAT TABLOÏD

 

Peu importe qu’Hollande puisse trancher sec quand il le faut, et Sarkozy réfléchir et consulter si nécessaire : saisissant au vol le personnage dessiné par leurs adversaires, voici Flamby et Iznogoud, amusez-vous, braves gens ! La campagne de 2007, souvenez-vous, a ainsi rapidement viré à une comparaison entre une agaçante fille-mère bordélique et un sportif cocu hyperactif, avec pour sommet ce face-à-face télévisé où il est patent, quand on le revoit, que pas une nanoseconde ne fut consacrée à des arguments politiques véritables (mais on s’est étripés sur l’accueil des jeunes handicapés). En fin de compte, le pince-fesses du Fouquet’s était en droite ligne de cette parodie : au bout d’une campagne psychopathologique, on a élu un président format tabloïd.

 

 

La conséquence de tout cela, c’est qu’entre l’exercice d’un vote démocratique et la lecture de Closer, la différence ne tient pratiquement qu’au choix des photos. Et on peut mesurer le niveau de désinformation ainsi entretenu à l’évidence d’une situation pour le moins paradoxale : les « experts » en politique, ce ne sont pas les candidats (qui pourtant ont beaucoup bourlingué, affronté des tempêtes, choisi des caps, connu des naufrages…), ce sont les journaleux qui, bien au sec,  les interrogent pour les faire avouer une chose, une seule, qui suscitera l’émotion publique : que cette élection, dans le fond, ne changera rien au merdier. On est endettés jusqu’au cou, flambés, y a plus rien à faire, nous, les experts du journal, on le sait, et vous, les politiques, vous vendez du vent. Vachement encourageant. La prochaine étape ? on larmoiera sur le taux d’abstention. Et sur le score de la Marine, dans laquelle, c’est connu, y a le plus de cocus. 

 

RETAISEZ-VOUS, ELKABBACH !

 

En attendant, on voit des trucs pas possibles : par exemple, le gendre idéal qui présente Soir 3 étalant devant Montebourg impassible sa parfaite ignorance de ce qu’est la TVA sociale – « ah bon ? ça ne porte pas seulement sur les importations ? vous en êtes sûr ? » ; ou ce vieux saurien mégalo d’Elkabbach, en permission de sortie de ce marécage grisâtre nommé « chaine parlementaire », martelant sur Europe 1 ses certitudes très personnelles sur les « marges de manoeuvre inexistantes» qui devraient encourager tous les candidats à rentrer chez eux pour ne pas déranger notre Président qui fait ce qu’il peut.  L’un est nul (s’il fait semblant, c’est encore pire), l’autre a la grande gueule des vieux campeurs qui ont connu un Marchais, trois monnaies, cinq présidents, ont enterré Pascal Sevran avant l’heure et continuent néanmoins à avoir tout compris à l’âge où même les Allemands sont à la retraite depuis dix ans. Pourtant, il y a toutes ces questions qu’on aimerait bien entendre sur les plateaux ou lire dans les interviews des quotidiens . Par exemple, monsieur Elkabbach, quand vous dites : « on a vécu au dessus de nos moyens », c’est qui, « on » ? 

 

AH ! AH ! AH !

 

Vous l’avez compris, le storytelling de la présidentielle, enfin, son scénario général, c’est : le sortant est plombé, le favori est léger, le Front séduit, le béarnais qui parle à l’oreille des ânes perce, le reste, faut voir, mais on s’en fout. On attend donc que Hollande baisse, que Nicolas piétine, que Marine inquiète, que Lou Pastre frémisse. Et c’est ce que l’on a, fût-ce en torturant les chiffres, mais les sondages, c’est comme les nénés, c’est fait pour être tripoté. La perte du triple A ? On l’a bien méritée, on est punis par où l’on a pêché. Rien de plus normal. Tous les éléments de l’ « édition spéciale » étaient déjà en stock depuis novembre. La péripétie était prévue, d’ailleurs, les marchés, qui ne sont pas la moitié d’un con, l’avaient anticipée : c’est comme quand le Cid annonce à Chimène qu’il a scraffé son papa, ça relance l’intrigue au bon moment, sinon, tout s’enlisait dans la guimauve.

 

Alors, naufrage ou pas, on en reste à ce qui était prévu. Pour les deux premiers du pronostic, le schéma dramatique est une variation Goldberg sur la fable du lièvre et de la tortue, les métaphores sont hippiques (handicap, course en tête, etc.), aériennes (décollage, trou d’air, chute libre, envolée, etc.), ou liées aux sports de ballons (botter en touche, rebondir, tackler …). Pour la catcheuse, tout se résume à une question : pareille ou différente de papa ? , ce qui, on l’avouera, limite assez l’analyse de ses projets, de ses valeurs et de son entourage, qui mériterait plus qu’un coup d’œil rapide, compte tenu des brillants états de service des élus du Front National, à Toulon comme à Vitrolles (qui les rappelle ?). 

 

ON L’APPELAIT STEWBALL

 

Reste Bayrou, personnage idéal pour le storytelling puisqu’il n’existe qu’à travers son « histoire », n’ayant ni programme ni parti ni charisme, ni rien. On retrouve un air connu : être battu tous les cinq ans, même aux municipales de Pau, c’est la preuve qu’on est un brave homme. Eh oui, la force de Bayrou, c’est qu’il incarne un grand fantasme français : la défaite honorable, mais prévisible, de l’irréductible outsider,  la bonne volonté naïve nécessairement piétinée par la dure réalité, en un mot, l’attrait du vide comme drogue douce et de la contrition comme vertueuse jouissance. A 12% dans les sondages, on en fait le Rastignac de la bataille, parce qu’il est le petit qui fait ce qu’il peut ; s’il gagne 6 points de popularité le jour où Hollande en gagne 7, c’est lui qui « poursuit son envolée » dans les colonnes du Point. Et notre bon apôtre, finaud, se garde bien de jouer autre chose que ce personnage rural, lunaire et tourmenté:  il sert de  thermomètre moral dans un affrontement nécessairement immoral, puisque l’ambition de devenir président de la République est, comme toute ambition suspecte d’immoralité – tandis que lui, que personne ou presque ne peut vraiment imaginer à l’Elysée, sent le propre comme Poulidor, qu’on n’a jamais soupçonné de se doper, ce serait trop con de se doper pour perdre, tandis qu’Anquetil se gonflait les mollets, d’ailleurs, il est mort. Bayrou ? c’est Jolie Cocotte dans la troisième, le canasson qui tombe à la rivière et qu’on n’a pas le cœur d’achever parce qu’il vous regarde avec des yeux tristes. 

 

Et voilà. Aux dernières nouvelles, l’andouillette AAA reste pimpante chez Moody’s, haut les cœurs, on aura peut-être droit à un autre naufrage le mois prochain, si vous êtes sages. Mais pour les croisières, attendez l’été, et apprenez à nager à tout hasard !