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GERMAINE (COUSINE)
Déjà, on avait un Pape allemand sur les bras pour nous bénir Urbi et Orbi. Désormais, Frida Oum Papa vient nous casser les burnes à l’heure de la soupe. Et demain, quoi ? Distribution de choucroute ?
Je vais le dire calmement, sans haine, mais sans crainte : j’en ai marre de me voir servir de l’Allemagne à plein tonneaux. Avec une régularité constante, depuis des mois. Une fois, c’est pour chanter son taux de chômage. Une autre fois, c’est pour célébrer ses exportations. Pendant des années, on s’est pris des gamelles en football contre la Mannschaft, cette tribu de bûcherons qui ont inventé le gardien bourre-pif et la coiffure « mulet » (court devant, long derrière), avant de se renforcer en naturalisant du Turc. Maintenant, il faut cirer les pompes d’Angela, une sacrée pointure, tendre la fesse gauche dès qu’elle a fini de nous fouetter la droite, encenser sa rigueur, poil au cœur, et sa vertu, poil ou vous voulez.
LE MODELE MARTIN
Cela me rappelle mon pire souvenir de jeunesse, un mec prénommé Martin, à l’école, qu’on me citait sans cesse en exemple. Martin, il a compris le problème des chasses d’eau qui fuient ; Martin, il sait où se jette la Loire ; Martin, il jongle avec le plus-que-parfait du subjonctif ; même quand j’avais une bonne note, ma mère demandait : « il a eu combien, Martin ? », pour me faire piquer du nez. Pour un peu, à la première communion, on aurait mis Martin et son âme nickel sur le banc à côté de moi pour que mon âme à moi ait l’air moins crade. Bon, Martin, il était nul au foot, mais ça, les parents, ils s’en tamponnent. Comme à l’époque on ne se tuait pas au cutter dans nos classes, je me le suis payé, le Martin, jusqu’à la Terminale, avec sa tronche carrée comme un dessous de plat, ses pulls aubergine, ses chaussettes qui ne tombaient pas sur la cheville, sa diction sentencieuse et son air de relever le compteur à gaz. Eh bien Angela, c’est le Martin de Sarko, sauf que c’est Sarko lui-même qui se l’inflige. C’est à cela que j’ai pensé, en les voyant assis tous les deux face à Pujadas et à un journaliste teuton, on aurait dit l’allégorie d’Arte, mais sur la 2. Il faut bien reconnaître que le petit Nicolas faisait fluet, mais ça lui allait bien, vu qu’il était là pour passer sous le tapis, plus Iznogoud-revu-par-de-Funès que jamais. Et là, je me suis dit aussi : ça commence à bien faire. Sans la moindre germanophobie (après tout, cette nation a aussi produit Goethe, Nietzsche et Nina Hagen, sans compter Sag warum, sur lequel tant de couples de ma génération se sont collés…), je dis : stop ! Arrêtons l’importation de la vertu germanique ! Rééquilibrons la balance de notre commerce intellectuel et politique!
ICH BIN DEGUEULASSE !
Et puis d’abord, regardez dans le dictionnaire : la chancelière c’est soit la femme du chancelier (sic), soit un petit meuble pour se chauffer les pieds. En aucun cas une armoire gothique pour nous casser les couilles. C’est très vilain d’enrôler la dame d’en face dans cette fonction dégradante, même si elle a plutôt l’air d’aimer ça, les Allemands, faut dire ce qui est, c’est comme les anglais, ça aime bien faire le prof pour le reste du monde et nous dire qu’on est arrogants. Les Suisses aussi, mais on s’en fout, sauf que les Suisses allemands, ce sont les pires. Alors, des leçons, on s’en prend sur toute la ligne : on sait pas exporter, on se ruine en fonctionnaires, on sait pas tenir un budget, on paie trop cher nos ouvriers, on est pas communautaristes, on paie pas nos curés, on stérilise pas nos fromages, on n’a pas le sens de la discipline, on a des syndicats fantômes qui aboient au lieu de remuer la queue, on fait grève en dehors de ses propres vacances, on n’a jamais eu de femme présidente et juste une premier ministre, entre deux portes, une catastrophe choisie pour flinguer le féminisme, bref, on a quasiment tous les péchés du monde. Et ne voilà-t-il pas que Sarkozy, au lieu de se faire le défenseur de nos supposés péchés, il opine, il souscrit, il culpabilise. Au besoin il en rajoute même une couche, histoire qu’on ait bien l’air d’une vieille couenne rassie, il paraît que c’est la condition, si on veut être le petit wagon qui s’attache à la grosse locomotive berlinoise. Car s’il s’avérait qu’on a nos trucs à nous, et même des idées pas connes, du coup, on n’est plus disciples, on deviendrait concurrents et elle nous écraserait, la lionne, d’un grand coup de sa grande patte (je ne parle plus de la locomotive, je parle de la chancelière). Ce n’est plus de l’opportunisme, c’est du suivisme ; ce n’est plus de l’humilité, c’est du serpillérisme ; ce n’est plus Munich, c’est Scapa Flow ; ce n’est plus de la politique, c’est du jus de navet. Jean-Baptiste Botul a bien raison : après le mou, le trou vient vite – et on y est, pas loin du fond.
UN LAPIN, SINON RIEN !
Combien de temps encore les Français normaux, pas plus nationalistes que l’Allemand moyen, vont-ils supporter d’être ainsi dépréciés, et de se faire dicter leur devoir électoral par un pays qui leur a déjà collé sur le dos le devoir de mémoire ? Et qu’est-ce que c’est que ce commis-voyageur de la désespérance, du non possumus, du no future, qui a géré la baraque pendant cinq ans et voudrait rempiler pour achever le travail ? Que Standard’s & Poors nous dégrade, passe encore, mais que le Président nous dégrade en direct live sur la télé d’Etat, merde alors, on a l’air de quoi ? Nous avons la chance d’habiter un pays qui, aux dires mêmes de son premier ministre actuel, n’est pas un clapier foireux, il peut même s’enorgueillir d’être la cinquième puissance économique du monde : est-ce que cela doit nous forcer à baver d’admiration devant la quatrième ? Car, au delà des chiffres, c’est bien d’ « admiration » in so manu words dont il a été question, de la part de Sarkozy, à l’égard de notre cousine germaine. La qualité allemande, ça reste une référence pour les gogos (sauf en charcuterie, n’exagérons pas !), dommage qu’on n’ait pas les moyens de s’acheter une chancelière.

Les bagnoles, n’en parlons pas, on n’ose même plus en produire chez nous, on refile cette tâche immonde aux Slovaques et aux Marocains. Et les machines-outils, qu’on sait pas fabriquer parce que dans le fond on n’est que des feignasses et que les machines-outils c’est fait pour travailler plus que trente-cinq heures par semaine. Y a que pour la politique familiale qu’on est costaud, on se reproduit pas encore tout à fait comme des lapins, mais on nique aussi bien en quantité voire mieux en qualité, et en plus il y a le quotient familial, pas touche, ça pousse les riches à limer, quand ils gagnent le canard, ils empochent pendant dix-huit ans un joli paquet, forcément, ça stimule les glandes, vous devriez essayer outre-Rhin, ça vous paiera vos retraites.
NUAGES SUR L’EDEN
Ah mais, ne voilà-t-il pas que je lis, dans mon quotidien généralement bien informé, que pour rattraper le manque à gagner des restrictions salariales, le syndicat IG Metall réclame, tenez-vous bien, 6,5% d’augmentation ! Et attention, IG Metall, c’est pas un club de pétanque, 2,5 millions de syndiqués, trois fois la CGT ! Et l’autre syndicat encore plus gros, Ver.di (abréviation de Vereinte Dienstleistungsgewerkschaft), qui s’occupe des services, est en passe d’en demander presque autant. D’où peut se conclure qu’il y a de la grogne, et que la discipline sociale a des limites, même chez Volkswagen. Si on veut parler de l’Allemagne, il faut aussi parler de ça, et on en aura sans doute l’occasion, parce que si les augmentations ne sont pas négociées, fin mars, tenez-vous bien, ce sera la grosse grève ! Eh oui, la prospérité allemande a un revers, c’est la paupérisation des salariés peu qualifiés (encore bien plus forte qu’en France) et la précarisation de l’emploi (monstrueuse, en passe de rattraper la Grande-Bretagne, où elle est maintenant quasiment de règle, sauf pour les yuppies). Pour un différentiel de coût du travail que tous les économistes sérieux jugent négligeable. En Allemagne comme ailleurs, les entreprises se sont gavées, rentiers et fonds institutionnels ont empoché des bénéfices en hausse depuis 2008 malgré « la plus terrible crise », et la misère des « travailleurs pauvres » s’est considérablement aggravée. On sait que, dans certains secteurs, le salaire horaire net n’excède pas 6 à 8 euros, pour les non-qualifiés, les femmes, les Turcs. On sait aussi que dans ces conditions, la réélection de la sainte chancelière est loin d’être une évidence : même si c’est la SPD qui, avec Schroeder, a donné le tour de vis initial de la « rigueur », ce sont les socio-démocrates qui progressent pour une alternance de plus en plus probable. L’autre problème, c’est ce qu’on appellerait en France le transfert des charges : au niveau local, les Länder et les Kreise doivent de plus en plus intervenir pour combler les carences des services publics qu’ils ont à gérer. Et la fiscalité directe locale, à la différence de la France, représente plus de la moitié des recettes locales, ce qui invite à réviser la légende d’une fiscalité « light » en Allemagne, tant sur les personnes physiques que sur les entreprises : si on additionne tous les niveaux d’imposition, le différentiel, au final, est riquiqui…
ICH LIEBE ICH
Alors, il est où, le modèle allemand ? Il consisterait d’abord à ne pas se préoccuper des autres, ce qui a été la position – très forte, puisqu’elle en avait les moyens – de l’Allemagne en Europe depuis des années. Donc, pour nous et aujourd’hui, à ne pas se modeler sur l’Allemagne, dont plusieurs expertises internationales ont récemment souligné que, par son dumping salarial et son attitude invasive sur les marchés européens, elle est davantage cause aggravante que victime exemplaire de la crise dans son aspect économique ! Il y a trop de mensonges dans ce rabâchage de la mauvaise singularité française : qui dit que, depuis 1995, les 35 heures se sont généralisées outre-Rhin dans l’industrie lourde par accords locaux, sans que l’Etat bouge un cil ? qui rappelle que la productivité française compense largement la différence de coût du travail ? qui dit que la raison essentielle de nos exportations poussives, c’est la structure du patronat français, constitué d’héritiers-rentiers à la Parisot, et non d’entrepreneurs véritables ? qui dit que si les travailleurs frontaliers alsaciens sont ravis de bosser en Bade-Wurtenberg, c’est parce qu’ils ont leur couverture sociale en France ? qui rappelle le précédent du Royaume-Uni, qui dans les années 80-90 était l’exemple à suivre, et qui aujourd’hui est encore plus désindustrialisé que la France et ne peut plus faire illusion, avec un taux de plein emploi ridicule, que par cette économie virtuelle et financière qui a laissé l’Irlande exsangue ?
TANT PIS POUR LE SUD !
Et faut-il vraiment être fiers d’être au côté de la grosse Bertha pour écraser la Grèce et surtout les Grecs, avec un autoritarisme cynique qu’aucune dictature n’oserait exhiber, en imposant au nom des marchés, des banques, de l’orthodoxie budgétaire, que sais je ?, des mesures d’appauvrissement et d’avilissement qu’aucun peuple ne saurait accepter sans descendre dans la rue pour tout casser ? C’est ça, la politique à l’allemande ? Eh bien, Angela, quelles que soient les conneries qu’ont pu faire trois générations de Caramanlis ou de Papandréou (en Grèce, la politique est familiale, à droite ou à gauche), mieux vaudrait un gros manque à gagner pour les banques et leurs actionnaires que l’humiliation la plus grave imposée à un peuple européen depuis que le Zyklon B n’est plus en vente libre. Et vous, cousins germains, tiersmondisez-vous la Grèce pour aller roter vos bières à moindre frais aux terrasses de Santorin et de Mykonos et finir d’acheter toute la côte crétoise pour y installer vos clubs de vacances raffinés? Le mépris du sud, ce poison idéologique, vous déshonore, arrêtez de penser que même vos pets sentent meilleurs, comme on dit en Alsace ! Combien de millions d’entre vous ont belle honte de cette politique narcissique, sans idées neuves, sans solidarité, sans générosité, de cette CDU qui trouve le Hongrois Orban très fréquentable, de cette Allemagne merkélienne qui veut tellement être Ueberalles qu’elle finira sûrement en dessous de tout ?
La droite ultralibérale française a toujours bien su choisir ses exemples. Hier, elle vantait Thatcher, la dame de fer qui fermait « courageusement » les mines ; aujourd’hui, c’est Angela, notre cousine germaine, qui est à la fois l’égérie et la bouée du sortant, alors qu’elle devrait penser à fermer sa gueule quand les Français ont à élire leur boss. On a vu où a conduit le thatchérisme : le seul mérite d’Alzheimer, c’est d’effacer les conneries passées. On ne sait pas comment finira le merkelisme. Au fait, j’ai eu, un jour, des nouvelles du petit Martin. Il venait de se suicider.



