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PEUPLE (y es-tu)

Le peuple, disait Victor Hugo, c’est comme les pavés : on lui marche dessus jusqu’à ce qu’il vous tombe sur la tête. Avis à ceux qui s’en revendiquent un peu à la légère…

 

 

En toute chose et pour en bien juger, il faut imaginer le contraire : que serait, en démocratie, un candidat qui se proclamerait le candidat des riches ? des aristos ? de ses copains ? de Neuilly ? Alors, on comprend que se proclamer le candidat du peuple, c’est, a priori, pas trop risqué. Surtout à la veille d’une élection au suffrage universel, heureuse institution qui fait du peuple des adultes l’arbitre des affrontements politiques. Et c’est donc de façon tout à fait logique qu’on a  deux ou trois « candidats du peuple » et fiers de l’être : le Mélenchon, la Marine, et désormais le Petit Nicolas ont fait leurs vocalises sur ce thème – tandis que le François II, à la différence notable de François I, n’invoque pas vraiment le « peuple de gauche » dans ses imprécations. Autres temps, autres mots : Mitterrand appelait les pécores à se révolter contre le « château », Hollande leur promet des instituteurs et un doublement du plafond du livret de Caisse d’Epargne. Quel manque de style !

 

TIREURS D’ELITE

 

Question de vocabulaire, sans doute : le peuple de Mitterrand-le-lyrique n’est évidemment pas celui de Sarkozy-le-sortant. Question de culture aussi : là où Tonton avait en tête les grondements héroïques de la Révolution, le petit Nicolas pense plutôt aux fanas de Plus belle la vie, aux accros de la téléréalité, aux propriétaires de dobermans, à tous ceux qui, selon lui, se méfient viscéralement des gens instruits et intelligents dès lors qu’ils ne bornent pas leurs talents à construire des ponts ou à inventer des remèdes contre le cancer. Exactement ce que notre Président appelle « les élites », toujours au pluriel, comme les cafards, les rhumatismes, les funérailles. Vous connaissez quelqu’un qui vous dit : « J’ai un cafard chez moi » ? Non, les élites, c’est comme les cafards, c’est une troupe malsaine, qui prolifère en bande. Difficile de préciser de qui, en fait, il s’agit. Il ne peut s’agir des polytechniciens, puisque Mme Kosciusko-Morizet, porte-parole du candidat, est polytechnicienne, et a rejoint le corps de Génie Rural, qui est on ne peut plus intermédiaire entre l’homme et la forêt. Ni de l’ENA, puisque monsieur Juppé-droit-dans-ses-pantoufles en est issu, après avoir fait l’Ecole Normale Supérieure.  Ni de madame Pécresse, HEC, ENA, ex commissaire du gouvernement au Conseil d’État. Ni monsieur Wauquiez, ENS. Bref, quand il s’agit de faire tourner la machine de l’État, on fait appel aux membres de l’élite – en bon français, l’élite est formée de gens qui ont été distingués  (du latin eligere, « choisir ») pour leur compétence, leurs savoirs, leur culture. Pour le reste, on prend du tout-venant, du Morano, du Chatel, du Bertrand, et même du Frédéric Lefebvre, pour faire rire les gens.

 

 

DANS LE PÂTÉ

 

C’est pourquoi NKM, la gazelle préposée au décryptage de la pensée du lion,  a évoqué les « corps intermédiaires », ce qui fait penser au pâté dans le sandwich au pâté, mais n’éclaire pas vraiment sur le sens de la notion. Venant en relais, il y a eu des commentateurs pour affirmer qu’il s’agissait des syndicats, sauf le MEDEF, parce que ce sont des gens qui souffrent trop,  et de quelques grands patrons, sauf Proglio, parce que c’est Sarko qui l’a nommé, sauf Bolloré, Arnault et Pinault, parce que ce sont ses potes, sauf Carlos Ghosn, parce qu’on n’est pas xénophobe, bref, tous ceux qui, comme eux, se sont gavés malgré (ou : à cause de ) la plus grave crise économique de notre histoire (fin de citation). Les corps constitués, ce sont aussi les hauts fonctionnaires, parce que même s’ils sont hauts, ils sont tout de même fonctionnaires. Et tous les juges, sauf les procureurs honnêtes comme notre-homme–à-Nanterre et quelques autres triés par l’Elysée. Ce sont les directeurs d’école parce qu’ils se plaignent de manquer de professeurs, les directeurs d’hôpital parce qu’ils manquent de désinfectant, les directeurs de prison parce qu’ils doivent refuser du monde. Ce sont les journalistes parce qu’ils « font écran » entre le Président et le peuple, sauf ceux du Figaro et de TF1, qui sont transparents, et encore, pas tous. Bref, ce sont tous les emmerdeurs qui foutent de la friture sur la ligne quand le Président chante son amour de la France et traînent les patins quand on leur demande de crucifier un Rom pour l’exemple ou de promener le caniche de Mamie Bettencourt. Ce sont même ces petits cons de députés rustiques de l’UMP qui ont fini par avoir la peau du bouclier fiscal et conseillent de lever le pied quand on monte à l’assaut des 35 heures, donc des RTT, donc de leur électorat. Ce sont tous les empêcheurs de droitiser à fond, de libéraliser un max, de combinazioner jusqu’à l’orgasme en installant Borloo à la tête de Veolia, tous ceux qui, s’ils n’étaient pas là, on verrait ce qu’on verrait, un coït phénoménal avec orgasme démocratique entre le Président et Son peuple – car, comme l’a finement remarqué Cavanna, les seules créatures à s’accoupler face à face sont l’Homme et le sandwich au pâté.  

 

 

LOVE STORY, PART I

 

Mais n’exagérons pas, notre Small Caporal n’est pas si loin du peuple que ça : il fréquente les people, qui veut dire peuple en Anglais. Eh oui, vers cinq heures du mat’, il arrive que la France qui se lève tôt, en allant au boulot, croise la France qui se couche tard ! Il faut de tout pour faire un monde : par exemple, à Neuilly, il y a des balayeurs, des égoutiers, et même des facteurs gauchistes, toute une nuée de petites gens qui profitent des rues comme s’ils étaient chez eux. Comme l’affirmait un personnage de Feydeau, grand bourgeois rentier ou hobereau flambeur, « Le peuple, je connais : nous avons toujours eu plus de dix domestiques ! ». Ah ! les petites gens ! comme c’est poétique ! les cousettes de Lejaby ! les métallos de Grandrange ! les bouviers du salon de l’Agriculture ! ces gens flattés qu’on leur disent « tu », sauf s’ils sont noirs ou beurs, c’est dire leur mauvais esprit, à ces racailles ! Parce que c’est pas le « tu » du flic ou du colonisateur, le « tu » présidentiel, c’est un « tu » sympathique, comme les amoureux dans les vieux films, qui se disaient « vous » avant le premier baiser et « tu » dans la scène suivante, avec des draps froissés. Eh oui, le peuple, c’est comme la belle-mère, on l’aime ou on la supporte, mais faut faire bonne figure, s’adapter, boire le canon au zinc, suivre le tour de France, tâter le cul des vaches, toutes choses que ce snob de Mitterrand savait pas faire (il vouvoyait même son chien) et qu’Hollande fait peut-être, mais en douce, pas forcément devant les caméras, c’est dire s’il est coincé, Flou-flou, dès qu’on le sort de son marché de Brive-la-Gaillarde. Depuis qu’on sait, grâce à l’inénarrable Estrosi, que le Fouquet’s est une « brasserie populaire », on comprend mieux le roman d’amour qui s’est tissé en 2007 entre notre Président et notre bon peuple. Le yacht, c’était pour montrer qu’au lieu de dépenser des sous à l’hôtel, il descendait chez des amis ; la Rolex, pour signifier que le bon ouvrier arrive toujours à l’heure au boulot ; la réfection de l’Airbus avec WC supersoniques, c’est dans l’idée de pas jeter, comme dit Guy Roux ; l’augmentation salariale du Chef de l’Etat, pour prouver que tout est possible dans une société libérale pour le gars qui en veut. Quoi de plus populaire que le vélo, Disneyland, les couches-culottes, Johnny Hallyday? Ah bon, le Johnny déserte ? Vous voyez où ça mène, d’aimer le peuple belge? 

 

 

 

LOVE STORY, PART II ? 

 

On se demande même pourquoi notre Président n’est pas plus populaire à l’arrivée qu’au départ, ce qui est, hélas, la triste réalité qu’il doit affronter. Et pourtant ! Sous sa direction avisée, les couches populaires se sont épaissies : 700 000 chômeurs de plus, ça renforce la brigade des fauchés, forcément, c’est le lumpen proletariat qui gonfle. On a largement ouvert les rues et les poubelles non seulement  aux SDF viscéraux, mais à tous ces travailleurs pauvres qui ont cessé d’être locataires dans la « France de propriétaires » que l’Elysée s’employait à créer quotidiennement. Les petites gens, Sarkozy ne s’est pas contenté de les aimer, il en a fabriqué, bon, c’est vrai, à l’autre bout de la chaîne, il y a eu aussi quelques milliardaires de plus, mais en proportion, c’est pas comparable. Dommage qu’entre les deux il y ait ces nuls de la classe moyenne, ah ben tiens, les voilà, les corps intermédiaires, les élites qui ont réussi à leurs examens, ces profs à bac plus 9 qui veulent pas bosser pour 1500 piastres, ces docteurs en biologie qui refusent un mi-temps aux caisses de Carrefour, ces lecteurs de La Princesse de Clèves qui sont infoutus de payer un loyer à Paris dans le VIe, ces pervers qui n’ont pas de montre suisse à cinquante ans et trouvent nuls les vingt-quatre derniers films de Clavier. Ce sont eux, ce ramassis de socialos-bobos-intellos qui montent le peuple contre son Président, un peuple qu’il aime au point de lui faire payer la TVA sociale, au lieu de réserver cet impôt à une minorité de privilégiés qui n’en sont pas, toutefois, puisqu’on leur refuse le droit de vivre au Liechtenstein ou d’acheter des îles tropicales sans avoir à remplir des paperasses. Eh oui, la TVA sociale, seul un Président-du-peuple pouvait le faire : c’est une leçon d’égalité, il n’y a pas de raison que l’on refuse au chômeur le droit de renflouer le manque à gagner de la niche Copé chaque fois qu’il achète un litre de super ou une paire de chaussettes.

 

Alors, cochon qui s’en dédit, Hollande est le candidat des corréziens, Bayrou le candidat des chevaux, Joly la candidate des fjords, Villepin le candidat de son miroir, et Sarkozy, le candidat du peuple. Et Marine ? Et Mélenchon ? Ce doit être un autre peuple. Le peuple, quand on en a beaucoup, on peut se le partager. Tout de même, si on veut se l’approprier, faut pas trop tirer dessus, parce qu’il en sort déchiré. Dur à recoudre, le peuple. Et s’il n’aime plus son Président ? Eh bien, comme le préconisait Brecht, la solution existe : puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple…