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«Dans l'Mélenchon, tout est bon»
Voyage au coeur de la manifestation des partisans de Jean-Luc Mélenchon, le 18 mars à la Bastille. Entre souvenirs de Commune et espoir de VIe République.
Ouvriers, retraités, profs, intellos, chômeurs, communistes, syndicalistes, banderoles, drapeaux rouges, bonnets frygiens, chants et tambours. Dans les cortèges qui défilent sur le chemin de la Bastille, on crie « résistance », « on lâche rien », « vive la Commune », et on chante « l'Internationale ». Y compris en arabe. La manifestation s'amuse et avale le Faubourg Saint-Antoine. Combien sont-ils, 120 000, dit-on, ou un peu plus, ou un peu moins. Nous sommes le 18 mars 2012, à Paris, « c'est un jour historique », assurent des manifestants. En tout cas, Jean-Luc Mélenchon, le candidat du Front de gauche à la présidentielle, crédité de 10 % des intentions de vote au premier tour, selon les derniers sondages, a choisi un jour symbolique, pour son rassemblement à la Bastille, appelant à la constitution d'une VI e République. Le 18 mars 1871, c'était le premier jour de la Commune de Paris, quand le peuple parisien, descendu des faubourgs, avait arraché sa souveraineté.

Devant l'hôpital Saint-Antoine, une infirmière en grève dit dans un mégaphone qu'il faut sauver les hôpitaux publics, dont on réduit les budgets, pour « les livrer au privé ». Raymond, un militant de la CGT depuis 50 ans, raconte un morceau de sa vie : « J'ai travaillé des années à la SNCF, je suis retraité. Je suis fidèle, je n'ai jamais quitté la CGT. J'ai été avec Waldeck-Rochet, aujourd'hui, je suis à fonds derrière Mélenchon ! ».
«Les jeunes de nos quartiers ont du mal à voter mais on y travaille»
Derrière nous, défilent des ouvriers en lutte de l'usine de Thé Elephant ; des lutteurs contre la Compagnie d'électricité de Tokyo, propriétaire et opératrice de la centrale nucléaire de Fukushima, Tepco, avec une pancarte explicite : « Ceux qui vont mourir te saluent » ; des chanteurs de bonne humeur : « Dans l'Mélenchon tout est bon : Smic à 1700 euros, sortie de l'OTAN... » ; et plus loin, des militants venus d'Amérique du Sud. Il y a beaucoup de blancs, quelques noirs, peu de jeunes des quartiers populaires. Croisé dans le cortège, Patrick Braouezec, député et Président de Plaine Commune – la communauté d'agglomérations de Seine-Saint-Denis (93) –, reconnaît : « Les jeunes de nos quartiers ont du mal à aller voter, mais on y travaille ».
Des panneaux appelant à la constitution d'une VI e République surgissent régulièrement de la manifestation. Sous la devanture d'un magasin de chaussures, un homme vend ses portraits de Mélenchon, dans l'indifférence générale. Personne ne semble sensible au culte de sa personnalité. Ce serait contraire à l'esprit de la manifestation, rassembleur, et contraire aux principes de la VI e Constitution, telle qu'elle a été pensée par le Front de Gauche. Dans cette VIe, y aurait-il même un président de la République ?

© Anaëlle Verzaux
Charlotte Girard est militante, maître de conférence en droit public et professeure de droit constitutionnel. Elle répond : « Nous avons un débat là-dessus. Ce qui est certain, c'est que le président sous sa forme actuelle n'existerait plus. Notre Constitution date de De Gaulle, elle correspondait sans doute à un besoin à un moment donné, mais cela n'a plus aucun sens aujourd'hui ». Charlotte continue : « Le but de cette nouvelle constitution, c'est d'imaginer les règles du jeu politique permettant au peuple d'être souverain. En Amérique Latine, les gens se sont investis dans le processus constituant, car ils ont compris que c'était la condition d'une transformation sociale. Leurs conditions sociales changeront si les règles du jeu pour pouvoir participer à ce jeu changent ».
20 minutes de discours
Le cortège semble interminable.
L'arrivée à la place de la Bastille se gagne centimètres par centimètres. La place est comble. Il y a plusieurs écrans géants, mais chacun veut se placer le plus près possible de la scène. On étouffe. Coincée par la foule, une femme pâlit : « je me sens mal, laissez-moi passer ». Une étoile rose portant l'inscription « take the power » est attachée à sa poitrine. Elle se glisse au devant, le teint soudain plus frais.
Sous les applaudissements et les cris d'approbation, Jean-Luc Mélenchon commence son discours, qui durera 20 minutes seulement. Place au peuple, pas aux longues mises en scène.
Sur un ton gaullien très maîtrisé, il dit tout son soutien aux peuples grec et italien, et « à tous ceux qui ont sur leur tête le poids de l'oppression ». Puis il poursuit, contre le grand capital, pour la liberté hommes-femmes, pour le mariage homosexuel (« donner les mêmes droits à tous les couples »), pour que soient inscrits dans la constitution les droits à l'avortement et à l'euthanasie (« le droit de décider de sa propre fin »). Il revient aussi sur la loi de séparation des églises et de l'Etat (1905), qui « devrait être étendue à tous les territoires français », de la Nouvelle Calédonie à l'Alsace-Moselle. Mais n'évoque pas la question du port du voile dans les lieux publics. Ce serait peut-être se mettre à dos les jeunes des quartiers populaires.

© A.V.
Police nulle part?
Il poursuit. Sus à Hadopi, pour que revive l'indépendance de la justice, sus au brevetage du vivant, pour l'instauration d'une règle verte qui protège la planète, pour le respect de la parole du peuple (allusion au référendum sur le Traité sur la Constitution Européenne de 2005).
Puis Mélenchon cite le célèbre poète espagnol Antonio Machado. « Machado disait que le chemin se fait en marchant. Nous avons commencé à marcher (…) nous continuerons ! »
Il conseille ensuite aux manifestants de mettre « à la mode le rouge », de se rassembler « par milliers ». Sur la place, militants et sympathisants l'applaudissent et le commentent, l'air ravi, surtout de se trouver enfin réunis, entre personnes de la « vraie gauche ».
Et c'est avec un extrait fameux de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793 (article 35), qu'il conclut : « Tant que le gouvernement violera les droits du peuple, l'insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs ». Un appel vibrant à une nouvelle Commune, citoyenne. Les policiers n'ont même pas moufté, ils étaient totalement absents, ou invisibles, de la place de la Bastille.
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