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PLATEAU (TELE)
Les soirs d’élection, rien de mieux garni qu’un plateau télé : il y a, sur toutes les chaînes, à boire et à manger. Mais on reste plutôt sur sa faim…
Devant la télé, c’est bien connu, on ne mange pas, on grignote. Le soir, la France des écureuils se fait les dents sur des galettes, un bout de chocolat, des cacahuètes, un morceau de fromage qu’on est allé chercher au frigo, non sans ramener une petite bière. On ne sait pourquoi, de façon générale, le spectacle télévisuel affame. Mais les dimanches d’élection, il exaspère : gagnant ou perdant, le citoyen télévisuel est convié à observer le drame stérile des non-réponses aux fausses bonnes questions. Il râle, forcément, mais à quoi bon ? Les mutinés du Bounty glacé finissent par s’assoupir sur le canapé, en ronflotant, tandis que les oracles de l’analyse politique pérorent jusqu’à plus d’heure.
UN JOUR AUX COURSES
En fait, ces soirées qui, à chaque fois, se targuent d’innover et d’être à nulle autre pareille, sont d’une affligeante ressemblance, de forme et de fond. D’abord, par le faux suspense qu’elles sont chargées d’entretenir jusqu’à un compte à rebours final qui sert de lancement à la fusée des résultats. Cette fois, dans le coin de l’écran, sur certaines chaînes, le compte à rebours a commencé le samedi 21 à l’heure zéro, histoire d’avoir tout le champ nécessaire et de ne pas oublier qu’un drame se prépare. Depuis qu’en 1981, sur le mode graphique du minitel, on a vu apparaître ligne après ligne cette commune calvitie des finalistes qui prolongea de quelques centièmes de seconde l’insoutenable incertitude, on cherche en vain une autre falaise à faire dégringoler pour les battus, un autre Everest à faire gravir par les vainqueurs, enjeu considérable parce que les votants vont enfin savoir s’ils ont joué gagnant ou s’ils peuvent jeter leur ticket. Le 22 au soir, le turf de la présidentielle s’était compliqué d’une spéculation sur le troisième de la course, comme si, au vu des dernières semaines de la campagne, il se pouvait vraiment que la vilaine pouliche ne devance pas le vaillant percheron.
Excusez-moi de cette franchise abrupte, mais je n’arrive pas à imaginer que des observateurs sérieux aient vraiment cru à ce renversement des hiérarchies, avec une renaissance de la lutte des classes dans un pays où l’insulte démagogique, grâce aux leçons complémentaires de la famille Le Pen et de la clique populiste de Sarkozy, a été considérée, désormais, comme le fin du fin des indignations patriotiques. Bref, on a tripoté le thermomètre pour faire croire qu’on changeait de fièvre, mais la vieille maladie est toujours là, et finalement le score de la Marine, pas si éloigné de ce que prédisait le top des sondages, aura été gonflé depuis le début pour étoffer la dramaturgie de la soirée. De la sorte, on passait d’un diagnostic simple (Sarko a dégringolé, Hollande est plus solide que jamais) à un paradoxe : c’est le bourrin arrivé troisième qui est le grand vainqueur.
« LE FASCISME EST UNE MAISON DE VERRE » (Mussolini)
Moi, je suis resté vissé jusqu’à minuit pour voir comment, après cette ouverture digne de Coriolan, la tragédie s’inventerait quatre ou cinq actes, pour rester classique.
Ce qui m’a laissé le temps d’apprécier les décors. On n’y prête pas assez attention, ils sont pourtant bien parlant. Le chic, cette année, ce sont les tables en verre. On voit tout ce qui se passe, pas de dessous de table discrets, il se pourrait même que les pieds soient parlants, voilà ce que l’on veut nous dire. Ces tables ont beau avoir une froideur tranchante, elles rapprochent les intervenants plus qu’elles ne les séparent, et, de chaque côté, les brochettes de droite ou de gauche se regroupent tant bien que mal pour s’opposer, front contre front, gérées à la Lelouch par un homme et une femme, histoire qu’aucun sexe ne se sente laissé pour compte.
On prend soin, par des plans cadrés depuis les cintres, de montrer que la chaîne a investi un fric fou en décoration et en petites mains, en créant une sorte d’ open space journalistique, intégrant des pseudo-coulisses où l’on voit des stagiaires pianoter sur des ordinateurs portables, histoire de vérifier, sans doute, que 2 et 2 font quatre. En mezzanine ouverte, FOG et le boss du Monde distillent la hauteur de leur synthèse à un Delahousse que tout cela semble bien amuser. On vous montre tout, on vous cache rien, Roumanoff peut aller se rhabiller face à ce nu intégral qui, forcément, contraste un max avec l’exubérance carnavalesque des QG de partis où les candidats viennent commenter l’excellence de leurs résultats.
MA MUTU A CAPOTÉ
De ce point de vue, il y a eu, au contraire, des options radicalement différentes. Sarkozy a reconstitué un meeting à la Mutualité (c’est la première fois, dans sa campagne, qu’il va sur des terres traditionnelles de la Gauche, mais sans s’éloigner du faubourg Saint-Germain), avec son affiche de capitaine Igloo cherchant sa casquette sur l’horizon marin apaisé comme le lac du bois de Boulogne.
Les premières images de son comité d’accueil étaient franchement lugubres : les sarkojeunes tiraient une gueule pas possible, c’est à se demander s’ils n’étaient pas allés surfer en Belgique pour voir l’état de la mer et des vagues.
Et là, respect à nos télés : elles trouvent toujours moyen, tout en respectant scrupuleusement la loi, de faire entrevoir aux finauds quel goût aura le bouillon de 20 heures. En l’occurrence, quelle ne fut pas notre surprise de voir cette foule de contrits devenir hystérique lorsque son champion, roulant les mécaniques comme un Aldo Maccione rétréci, vint distribuer remerciements, sourires, encouragements, et bons vœux à madame votre mère, en un communiqué dont le subliminal n’a guère été analysé par la tribu des commentateurs qui, pourtant, avait délégué ses hommes-médecine sur tous les plateaux : Sarkozy a félicité ses troupes d’avoir « résisté », ce qui n’est pas sans rappeler le langage des coaches de foot – les équipes battues « sont tombées sur une équipe adverse bien en place » mais « ont fait preuve de cohésion » afin de « montrer de bonnes choses ».

Ah bon, il paraît qu’avec le second tour, c’est un autre match qui commence. Une approche sportive de la « course » de la présidentielle est évidemment débile, mais elle contribue largement à faire de toute soirée électorale une sorte de télé-foot.
Bref, le sortant a été à deux doigts de dire qu’un match nul aurait été plus logique…En tout cas, il est absolument stupéfiant que ce discours sarkozien n’ai donné lieu, sur tous ces plateaux bourrés d’experts, à aucune autre analyse que : « il garde le moral », et surtout pas à un simple relevé lexicologique qui aurait montré un recours intégral aux mots du Front National, lourdement appuyé, tellement évident qu’un se demande comment cela a pu échapper à tant d’oracles.
AUTRE PLATEAU,
TENDANCE MILLEVACHES
Côté Hollande, on l’a joué terroir : loin des plateaux, près du cœur, telle est l’option. D’accord, Tulle n’est pas Vichy, mais ce n’est pas non plus de la dentelle. C’est ce choix qui a fait boiter, ensuite, toute la soirée télévisuelle. Au lieu de remercier ses militants, Hollande a remercié…la Corrèze.
Il n’a pas fait d’apparition rue de Solférino, il a même, semble-t-il , zappé son QG de campagne pour rentrer travailler chez lui au dessus des partis, comme l’employé consciencieux qui ramène du travail à la maison. Pas de clairon pour dilater sa victoire, une déclaration pleine d’arte povera, ressassant le programme, confirmant l’image de solidité qui est l’option de départ.
Evidemment, cela ne plaçait pas les intervenants du PS sur un trempolino pour rebondir face à Pujadas ou Ferrari. Pour le coup, ou je suis idiot, ou la consigne était claire : refuser la bagarre, planter quelques bons clous (Ayrault, imperturbable, a crucifié Wauquiez, qui l’asticotait), laisser « les autres » animer le cirque. Je me demande même s’il n’y a pas eu, rue de Solférino, une analyse assez rigoureuse de l’inanité des plateaux télés, tant ce plan s’est avéré efficace pour révéler ce vide. Il est vrai qu’on y dit généralement à la fois rien du tout (une rhétorique du « connu d’avance ») et n’importe quoi, avec cette obsession de dérouler, à chaque fois, l’argumentaire complet, comme Rachida Dati, assommante born again, et comme Martine Aubry, dans ses tendances foncières, en laisse paraître la tentation – mais on l’a vite reconduite au garage.
Donc, dans ce contexte où, selon la formule habituelle, il n’y a que des vainqueurs, on a laissé, côté gauche, les vraquiers UMP et Frontistes s’expliquer entre eux, avec dans l’idée que plus les seconds montreraient leur affection cachée pour les premiers, plus ils diraient de conneries irrémédiables.
Aux adjudants de carrières succède la tribu des caricaturaux
Tout le monde n’a pas l’éloquence glacée et maîtrisée de Juppé – avec pour résultat l’envie de le plonger dans la piscine de Lourdes pour débloquer un peu ses articulations de Robocop. Il y a, dans le défilé des adjuvants de carrière, des excités grandiloquents comme Collard, des raisonneurs compliqués comme Wauquiez, des incolores comme Fabius, des imprévisibles comme Borloo, qui, en une seule interview, a réussi à suggérer qu’on ne sait pas pourquoi il vote Sarkozy…
Et puis, bien garnie, la tribu des caricaturaux, chacun dans leur style : NKM, décidément insupportable (« on a envie de la plumer ! », me soufflait un pote), qui joue la pimbêche hargneuse avec autant de conviction pathétique qu’elle a peu d’arguments que l’on puisse qualifier de politiques ; Xavier Bertrand, en apparition minimale, qui a l’air de proposer, en roulant des yeux mielleusement, ses sucres d’orges à des petits enfants ; Tapie, qu’on voit râler en coulisse, et qui est là on ne sait pourquoi, à moins que l’UMP, qui a ressorti Carignon de son placard, ait estimé qu’elle manquait de repris de justice pour étoffer son équipe de bateleurs ; Peillon, qui s’économise visiblement et laisse transparaître que son avenir ministériel l’intéresse bien davantage que le débat télévisé auquel il est convié ; les potes de Mélenchon et de Bayrou, malheureux xièmes couteaux de la pièce, avec un peu d’amusement pour Douste-Blazy, doux comme l’agneau, qui répète deux fois de suite, à l’identique, la réponse qu’on lui a fait apprendre sur la captivante question des préférences de Bayrou au second tour.
TOURNANTE SANS TOURMENTE
Mais de tout cela, que reste-t-il le lendemain ? D’abord, l’impression que, comme d’habitude, les jacassements ont caché l’absence de l’essentiel. On attendrait, fût-ce à chaud, des analyses réelles des scores, des déclarations des candidats, de la situation politique. On n’a droit à rien de tout cela, dans une soirée électorale.
C’est finalement sur i-Télé, où il n’y avait pas de spectacle permanent, qu’on a pu, en fin de soirée, voir un effort vers ce travail journalistique de base, comparable à ce qui s’est opéré dans les bonnes rédaction de presse. Sur les grandes chaînes, zéro pointé.
Des rituels, des rituels, des rituels, la valse des culs sur les tabourets de bar (très tendance, par rapport à la précédente élection), une demi-heure de présence pour douze phrases, bon, je me casse, je suis attendu sur la 2…
Une soirée, deux révélations
Chacun dans son rôle, chacun dans son numéro. Et pourtant, deux révélations, dans cette soirée : la première, c’est un député européen du PS, un inconnu des médias dont, je l’avoue, je n’ai même pas retenu le nom, un nouveau absolu au bataillon des bretteurs de plateau, mais clair comme l’eau de roche, calme, précis et réfléchi. Il était peut-être là pour représenter la France métissée, mais il a fait bien mieux : il a montré qu’on pouvait répondre, quand il y en a, aux questions des journalistes, et aux arguments de l’adversaire.
Et puis un ahuri dangereux que je préfère ne pas nommer, un jeunot aux dents qui traînent par terre après avoir rayé les parquets de l’extrême-extrême droite, l’œil fixe comme s’il venait de sniffer une ligne de TGV, le débit frénétique que l’on donne aux fascistes illuminés dans les films de guerre de série B, débitant en un bloc compact tous les « éléments de langage » distribués aux godillots, le drapeau rouge de Mélenchon, le drapeau vert de Joly, le drapeau rose de Hollande face au drapeau bleu-blanc-rouge de Sarko-la France aux Français, la parfaite mécanique de l’UMP tendance collabo dont on se demande vraiment pourquoi il n’a pas voté Le Pen, puisqu’il vend tout l’étalage de ses produits – l’absolu repoussoir, pour quiconque aime un peu la République et ne souhaite pas devenir hongrois dans l’immédiat.
Ah, cessons de penser à toutes les questions que l’on n’a pas osé poser, et qui auraient permis de mettre un peu de nourriture intellectuelle et politique sur le plateau télé. Cela donne le cafard : la démocratie d’opinion, au filtre de la télé, devient fadasse et convenue. « Nul n’est propriétaire de ses voix », « C’est le peuple qui tranchera », « Le raz-de-marée annoncé n’a pas eu lieu », « Ces résultats marquent la grande erreur des sondages », la litanie du « rassemblement », on a eu droit à tous les poncifs, pas de surprise, on n’est pas déçus. Rendez-vous pour la suite dans quinze jours.
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