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«On fait avec ce qu’on a », signé Patrick Calvar
Ca pouvait être en 1980 ou peut être en 81 par un superbe week-end estival. Les conditions météo étaient idéales pour un apéro d’anthologie et un déjeuner en pleine nature. A condition évidemment de compter parmi les habitants veinards du parc de Maisons-Laffitte à la végétation magnifique cette année là.
La table était mise sur la terrasse ombragée et l’on s’apprêtait à commenter l’actualité en faisant tinter les glaçons au fond des verres.
« et le pain les enfants ; vous avez oublié le pain ! »
La maîtresse de maison venait de lâcher la phrase banale qui allait rendre mémorable cette foutue journée.
Un coup d’œil machinal à ma montre. La boulangerie du Parc dont la réputation dépassait largement les frontières de la commune à l’époque, fermerait dans quelques instants. Par chance, je trimballais les clefs de ma voiture dans mon short. Moins d’une minute plus tard, je me garais. En partie sur le trottoir, à l’entrée du parc, à moins de 30 mètres de l’échoppe du minotier où la queue était encore impressionnante.
Le temps de la face A d’un 45 tours, et j’étais de retour à mon véhicule, les bras chargés de baguettes chaudes et dorées à point, qui faisaient la fierté de l’établissement.
Une baguette qui fait serrer les miches
La 4L bleue des pandores était collée au cul de ma propre chignole. L’étourneau était resté au volant pendant que Rouge Gorge s’affairait à rédiger la prune qu’il me destinait. J’ai à peine eu le temps de déposer mon butin sur le siège arrière :
« Gendarmerie Nationale ; papiers du véhicule ! ». Dès fois que je les ai confondu avec des blaireaux de France Télécom ou d’EDF-GDF eux aussi très friands de bleu ringard à l’époque…
« Désolé Monsieur, mais je suis sorti en panique sans rien sur moi… ».
J’ai eu beau essayer d’expliquer à Rouge Gorge que mes papiers d’identité et ceux du véhicule se trouvaient à moins de 500 mètres de là et que s’ils me suivaient jusqu’à mon domicile, je pourrais leur présenter le tout dans un temps record, rien n’y fit.
Ma tronche et la marque d’une bière improbable importée d’Asie qui ornait la face nord de mon T-shirt publicitaire, combinées à l’instinct légendaire du gendarme, incitèrent ce dernier à procéder à un contrôle d’identité. J’ai passé l'heure suivante adossé à ma tire, à écouter l’Etourneau épeler mon nom avec peine en braillant comme un possédé dans sa ‘Cibi’ récalcitrante. Vers 14 heures, à bout de nerf, j’ai frappé à la vitre côté Rouge Gorge, l’invitant à s’extraire de son outil de travail dont la température intérieure devait sûrement être insupportable, surchauffée qu’elle était par la cagnard au zénith :
« Ecoutez Monsieur, ça suffit ! Si vous aviez suivi mon conseil, vous seriez de retour à la base depuis un bon moment déjà. Je n’y suis pour rien si votre HF est HS ; vous voulez contrôler mon identité ? Parfait ; ça se fera chez les flics. Le commissariat est à moins de 300 mètres. J’y vais à pied et vous n’avez qu’à m’y rejoindre ! ».

Et j’ai planté là Rouge Gorge et Etourneau stupéfaits, pour emprunter à grandes enjambées l’avenue de Longueil en direction de l’Hôtel de Police. J’ai soudain réalisé que leur tire pourrie m’escortait au pas dans la contre-allée, Rouge Gorge ne me quittant pas du regard en continuant à cracher son fiel dans son micro d’ambiance, toutes fenêtres fermées…
Le bug a continué de plus bel au Commissariat où, pour une raison inexplicable, on ne parvenait pas à établir la communication avec le PC ou à obtenir des renseignements rassurants à mon sujet.
Au bout de 45 minutes d’une nouvelle attente interminable, ponctuées de 2 refus catégoriques de me permettre d’appeler mes proches, je me suis approché du planton ahuri :
« Monsieur, ce qui m’arrive est proprement scandaleux. Je vous préviens que dans 5 minutes je franchirai cette porte et je m’en irai quoi que vous puissiez dire ou faire. Vous savez où me trouver…. »
« M’sieur j’ai dit asseyez-vous ; si vous plait ! » s’est mis à beugler l’autre.
« qu’est ce qui se passe ici ? »
Un gamin commissaire
Je me suis retourné et le planton est resté bouche ouverte, déformée par la colère. La voix provenait du haut de l’escalier. D’un gamin ou en tout cas d’un type beaucoup plus jeune que moi et je venais de franchir le cap fatidique de la trentaine. Il avait posé la question sans hausser le ton. Je me souviens m’être dit une fraction de seconde, que le Commissaire avait du se tirer en week end en laissant les clefs de la maison et les consignes au fiston. La suite n’en fut que plus singulière :
« Je suis désolé pour le retard Monsieur mais nous avons un collègue qui vient d’être gravement blessé lors d’une intervention tout près d’ici. En attendant, et je vous promets que ce n’est plus qu’une affaire de minutes, je serais heureux de vous faire visiter le Commissariat. Un artiste local nous a gratifié d’une fresque murale qui reproduit le parc de Maisons-Laffitte sur les murs du Commissariat. Venez-voir ce que nous avons fait pour humaniser les lieux ; c’est très réussi ».
Je garde juste le souvenir précis du garçon commentant avec conviction les qualités picturales discutables de la fresque naïve qui s’étendait sur chaque pan de mur disponible des locaux ; pas lugubres au demeurant. Les mauvais raccords à certains endroits m’ont laissé penser qu’il s’agissait moins d’une œuvre de commande que du résultat d’un peine d’intérêt général. Dans l’ambiance, je me suis abstenu d’en demander confirmation au Conservateur des lieux…
L’épopée « suivez le guide » s’est achevée dans son bureau où l’atmosphère qu’il était parvenu à détendre, favorisa une courte discussion à bâtons rompus qui me confirma que j’avais gravement sous-estimé mon guide d’un jour.
A la suite d’un coup de fil venant de l'intérieur, il me signifia que je pouvais partir et me tendit sa carte de visite. Ultime manifestation de rébellion à deux balles, je risquais une dernière question alors qu’il se proposait de me raccompagner jusqu’à la sortie :
« Vous avez fait preuve d’à-propos et de courtoisie et m’avez peut être épargné de figurer au chapitre bavures policières de la journée. Je vous en remercie d’autant plus qu’au départ, j’étais en faute. Mais entre nous, vous ne trouvez pas anormal que les forces de l’ordre emploient des types à ce point dénués de toute capacité d’adaptation à une situation inattendue ?… ». Je regrettais déjà mon insolence.
« que voulez-vous que je vous dise ? on fait avec ce qu’on a » me répondit-il sans hésiter, ponctuant la remarque de bon sens d’un vague sourire et d’un regard direct et franc assez surprenant sur les traits poupins du personnage.
En rejoignant à fond les manettes mon véhicule abandonné à l’entrée du Parc, je me suis dit que l’inspecteur Patrick Calvar – c’est le nom qui figurait sur la carte de visite – n’allait pas se contenter bien longtemps de faire admirer les bas-reliefs du Commissariat de Maisons-Laffitte aux étourdis pris sans leurs faf’ par la patrouille…
Comme l'a décrit le Point, après un court passage aux RG de Bretagne, le jeune Calvar va intégrer la DST, en 1984, bosser sur la mythique affaire Farewell, du nom de code de cette taupe du KGB retourné par le contre espionnage français, sur le réseau Kelkal qui commit les attentats à Paris en 1995 etc… Une ascension rectiligne qui le conduit au poste d'adjoint de Bernard Squarcini, quand le Squale prend la tête de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) en juillet 2008. Une courte cohabitation. Après quelques mois le policier va faire un tour chez les militaires, en tant que directeur du renseignement à la DGSE. Pour finir aujourd'hui à la tête de la DCRI. Et faire encore avec ce qu'il a?
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