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MINITEL (GENERATION)
Il n’aura pas passé juin. Mort à trente ans, le minitel laisse orphelins toute une génération. Quelques réflexions sur ce que le 3615 a changé.
Ouais, il est facile de dauber sur 3615 ULLA et de faire entendre à des millions de jeunots l’étrange sonnerie de raccordement du bidule, avant de lancer un « sujet » sur la mise à la casse, pour recyclage, de tous les cadavres qu’on voudra bien rapporter à France Telecom. On ne va tout de même pas verser une larme sur le minitel à l’heure d’internet : pourquoi pas, tant qu’on y est, entonner un dithyrambe sur les 45 tours et faire entrer Jean d’Ormesson à l’Académie Française ?
WORDS, WORDS, WORDS
Une civilisation, c’est une histoire de dictionnaire.
Imaginez-vous bien que quelque chose a radicalement changé le jour où le mot « disque » ne s’est plus contenté de désigner un truc qui fait mal entre les vertèbres, l’assiette que lance le Discobole ou la figure géométrique que proposent, dans le ciel, la lune et le soleil.
Les galettes noires qui se sont mises à tourner sur des plateaux (et d’abord, grâce à des moteurs à manivelle) ont fait entrer la musique dans toutes les maisons du monde. Pareil pour la radio. Depuis, le silence est une rareté, l’actualité, une corvée, le show business, un drame permanent, et la voix, celles de nos maîtres et de nos maîtresses : n’en déplaise à l’étiquette classique du toutou planté devant le haut-parleur, la musique, ce n’est pas fait pour les chiens, même si elle adoucit les morses.
Le disque nous a fait entrer dans la mondialisation prolétarienne et commerciale de la musique, avant même que l’on puisse capter Salut les Copains au cœur du Sahel et AlDjazira chez les esquimos (qui d’ailleurs, aux dernières nouvelles, n’existent plus que dans les vieux dictionnaires et dans la mémoire vacillante de Michel Rocard).
Eh bien, à la suite, un mot s’est installé au cœur de notre dico, sans qu’on y prendre garde, avec dans sa besace un impérialisme mondiophage : le « réseau ».
Il cheminait depuis belle lurette. Il finit par dévorer tout l’espace. D’abord, avec les routes et les trains ; puis, avec l’eau, le gaz et l’électricité ; ensuite, avec les ondes ; et finalement, avec l’anglais, qui l’a baptisé net, ce qui en français signifiait « sans tache », comme le slip du Pape. Enfin, paraît-il. Le réseau est ainsi passé du ferré au social en un siècle et demi, sans cesser d’être ce qu’il était à l’origine : un filet dans lequel on attrape les bêtes.
SCROUOUOUOUIC – DZING – DONG DONG
Avant le téléphone, il n’y avait que des kilomètres entre les personnes : on prenait le train ou on s’envoyait des lettres, ce qui obligeait à acheter des timbres et à savoir un tant soit peu l’orthographe pour être sûr d’être compris.
Et un jour, le téléphone a accouché du Minitel. Moi qui ai connu les 45 tours avec leur gros trou (et même le phono à aiguille de ma mémé qui restituait approximativement la voix de Janette Mac Donald chantant Rose Marie), je pensais qu’avec l’invention de la cassette audio, le monde était arrivé à son terminal dans la gestion de la parole.
A ceux de ma génération, il avait fallu un temps fou et des cours de physiques pleins de sinusoïdes pour piger comment le son se transmettait par ondes, dans les airs ou via des fils. Je me demandais comme tout le monde par quel miracle toutes ces voix prenaient un seul fil sans se mélanger ni se fourvoyer pour aboutir à un machin de bakélite équipé d’un cadran à chiffres, mais comme tout le monde je faisais semblant de rien, et je téléphonais couramment.
Ce que le minitel apporta – et on y pense trop peu, je l’ai constaté à l’écoute des multiples commémorations de la semaine dernière – c’est que pour la première fois, en branchant la prise du téléphone, on a obtenu une image. Ce qui est tout de même très fort, quand on y réfléchit.
Les savants vous diront qu’on était, du coup, entré dans l’ère de la télématique. L’image, on savait qu’elle pouvait arriver dans nos télés, et même en couleurs, par le truchements d’ondes compliquées que l’on attrapait avec un gros râteau de ferraille installé sur les toits et conchié par les pigeons.
Mais la prise du téléphone, c’était le bout d’une ligne (encore un mot qui s’est enrichi de sens enivrants), donc un extrêmement long fil électrique qui reliait entre elles ma maison et celle de ma copine que j’appelais de préférence quand ses parents n’étaient pas là, et encore ceci ne fonctionnait, dans les années soixante et quelques, que quand on habitait en ville ou près d’un hôpital.
L’idée même qu’on ait pu s’inscrire et attendre deux ans pour avoir une 2CV Citroën ou un téléphone qui marche démontre à l’envi qu’en ces temps là, monsieur, on était plus proches des dinosaures que de Google, et que, vu du Cantal profond, les premiers pas d’Armstrong sur la lune aient pu paraître une supercherie hollywoodienne.
Et hop, voici qu’on tapait un numéro, la machine réfléchissait en faisant le même bruit que les neurones d’un footballeur à qui on demande ce qu’il pense de Blaise Pascal (« Y joue où ? »), et au prix d’efforts considérables transcrits par des gargouillis techniques, elle signalait que c’était bon, tu appuies sur la touche, et tu as l’image sur l’écran , comme à la télé, mais en tout gris, et ça se fabriquait par petits bouts en commençant par le haut, comme les nains de jardin. Scrououic !
PROUST AVAIT SENTI LE COUP
Ce que je veux dire, c’est que petit à petit, avec l’usage, la merveille du téléphone était entrée dans le domaine du rationnel, qui est la preuve de la simplicité. On ne savait toujours pas (sauf les gars des PTT) comment en composant le 18 sur le cadran on arrivait chez les pompiers et pas ailleurs (en principe du moins), mais le schéma mécanique du téléphonage était bien entré dans nos tuyaux, je balance du son à l’entrée, il sort du son à l’arrivée, comme quand les gosses jouent avec une ficelle et deux boites de conserve vides.
En d’autres termes, comme l’écrivit excellemment mon vieux camarade Proust, nous n’admirions plus « le téléphone, cet instrument surnaturel d’abord, dont on se sert désormais sans y penser » (Proust était fasciné par le téléphone et les demoiselles invisibles qui distribuaient les communications en caquetant). Et nous admirâmes le minitel, comme si, pour pas un rond (à part la location de l’appareil, il était compris dans l’abonnement – mais pas dans la consommation !), nous nous offrions une télé personnelle, rudimentaire, mais obéissante, en tripotant des touches.

Cette renaissance du tripotage comme phase première de la communication a du sens : dans la mesure où tout cela se faisait par le truchement de chiffres et de lettres, nous transformions de l’écriture en ordre, et finalement en image. On ne relève pas non plus assez ce miracle, à l’heure où l’on devait encore dicter ses télégrammes à Simone Signoret faute de pouvoir taper directement son message. Et voilà que se noua (cela s’appelle la connexion) un lien désormais indestructible entre notre pensée et le reste du monde : le Minitel a fait entrer chez nous un instrument devenu indispensable et dont on oublie qu’il s’est paré de vertus magiques, à savoir le clavier.
GENERATION AZERTY
Le clavier…Auparavant, seuls s’en servaient des secrétaires expertes en dactylographie et quelques écrivains barbus et éthyliques, souvent journalistes ou se prétendant tels, éventuellement érotomanes comme Simenon, ou tout simplement américains, donc modernes et insolents.
Nos écrivains à nous usaient plutôt d’un beau stylo classiques et pondaient des manuscrits, comme Sartre et Mauriac, pour une fois d‘accord. Quant à Blondin, il griffonnait son papier sur l’étape du jour, puis téléphonait à l’Equipe et retournait au bar.
Taper à la machine était un métier, on l’apprenait dans des écoles pour jeunes filles ornées d’une sage queue de cheval pour ressembler à Brigitte Bardot et entrer dans un cabinet d’avocat avec une chance de séduire le patron.
Les étudiants se laissèrent tenter, les premiers, par ces petites machines portables dont le ruban bicolore se coinçait souvent, les plus révolutionnaires du lot s’en équipèrent pour rédiger puis ronéoter des textes incendiaires sur des stencils périssables et salissants, il y avait même des scientifiques qui en usaient pour « saisir » des données sur les premiers ordinateurs ou les millions de fiches que dévoraient leurs mémoires, mais enfin, le clavier était une affaire de piano, d’imprimerie et de paperasse avant que le Minitel ne pose en principe que tout le monde devait être capable d’en jouer.
Ce qui est le cas aujourd’hui : finies, les écoles et les méthodes de dactylographie, tout le monde sait taper à la machine sans jamais avoir appris, ce qui prouve que nous sommes des personnes de qualité et nos enfants aussi.
Et ce qui explique que désormais, dans sa vie post-scolaire, l’adulte borne ses travaux de rédaction manuelle à douze cartes postales par an et deux messages de condoléances hypocrites, plus quelques lettres de motivation destinées à être décortiquées par des graphologues sournois.
D’ULLA A FESSE-BOOK
Le clavier devint d’autant plus vite le prolongement du bras qu’il procurait à la fois l’immédiateté et le secret : il ne laissait pas de traces, et taisait ses connexions. Seule la facture du téléphone pouvait évoquer des heures de consulations minitéliques suspectes, car il se trouva bien vite des fous du zan pour explorer à longueur d’insomnies les connexions érotiques devenues légendaires. C’est, dira-t-on, une victoire du tout-tout de suite : je dirai plutôt que, bien au contraire, la lenteur des procédures télématiques, la pauvreté du support typographique, la débilité de l’échange firent renaître les magies oubliées de l’attente (de la réponse), du langage (vulgaire ou enflammé, poussant l’intimité dans des retranchements longs à atteindre dans la vie réelle), de la clandestinité (nécessaire aux jardins secrets), et, finalement, de l’imaginaire.
Avec, en plus, une nouvelle extension du domaine de la consommation, puisqu’on pouvait passer commande de quelques fantasmes comme l’on commandait une bouillotte à La Redoute, paiement à réception.
Petit à petit, par le biais du minitel, la dématérialisation de l’annuaire téléphonique, argument premier du bidule, a construit l’idée d’une sociabilité virtuelle nullement inférieure à la sociabilité réelle, et autorisant une irruption de l’imaginaire, du mensonge, de l’hyperbole et de l’imposture que la société réelle refoule énergiquement.
Or ce sont des épices fortes qui en corrigent la banalité, un peu comme les « notes de la claviste » assaisonnaient le rabâchage pseudo-libertaire du Libé de l’époque et le rendaient sinon savoureux, du moins consommable. L’idée, en fin de compte, que, justement, le monde n’est qu’une sorte de vaste annuaire dont chaque abonné, théoriquement et techniquement, peut être contacté par quelque canal confidentiel et devenir le complice de nos envies, voire de nos désirs.
Avec le Minitel, Frédéric Moreau, au lieu de perdre son temps à baver stupidement devant madame Arnoux, aurait fait son éducation sentimentale avec Ulla. Voilà pourquoi nos lycéens contemporains, enfants de la télématique, ont du mal à comprendre Flaubert.
Et c’est à l’époque du Minitel que se vérifièrent à la fois les intuitions de Michel Serres sur la suprématie d’Hermès dans la modernité (depuis, il a régressé mentalement), et la formule galvaudée de Marshall Mac Luhan, « le médium fait le message » : les codes de la séduction, de la conjonction et sans doute de la copulation ont été une première fois bouleversés par un autre langage des sentiments et du corps, une briéveté fonctionnelle, finalement assez crue, des messages assumés comme autant d’étapes d’une négociation ou d’une stratégie. Il y aurait un, deux, ou cinquante livres à faire là-dessus. Avec les conversations laborieuses du Minitel s’inaugure le temps d’une nouvelle liberté, mais aussi d’un ludisme assez dérisoire dont les tweets débiles et les confidences inutiles sur facebook sont la phase actuelle. Les bons esprits y verront une conquête narcissique, les mauvais, une extension du domaine de la masturbation…
Quoi qu’il en soit, cette mort d’un Minitel à peine trentenaire devrait être l’occasion de rendre un hommage grave (et sérieux) à cette génération née après la guerre qui a eu le redoutable devoir de s’adapter à la plus incroyable révolution technologique qu’a sans doute connue l’humanité. Admirons ces héros : le téléphone de leur enfance ne différait pas vraiment de celui qui étonnait Proust, cinquante ans plus tôt. Essayez, maintenant, de dénombrer les nouveautés qu’ont imposées ces cinquante dernières années, et vous irez du stylo bille à internet à la vitesse d’un vaisseau spatial. Le téléphone de Proust n’avait pas périmé la plume et l’encre ; depuis le minitel, nous sommes nuls sans un clavier, un écran, une connexion. Et peut-être même avec…
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