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Requin (chagrin)

Tiens, comme tous les quatre ans, les succès de Phelbs ont semé le virus du papillon. Des adolescents vigoureux s’essoufflent sur vingt mètres en lançant leurs battoirs vers le ciel, ils vont finir par attirer les requins… Début d’une rhapsodie vacancière.

 

DES JAWS DANS MON PASTAGA ?

Et moi, je regarde la plage. C’est beau, tous ces corps vautrés, ces bébés tous nus, ces congés payés offerts au mélanome (pour moi, seuls les suicidaires vont à la mer entre dix heures et dix-sept heures, mais moi, la mer, elle battait mon berceau...). Et je me dis, compte tenu de l’actualité, que ça ferait du boucan si là, tout à coup, se pointait un requin bouledogue comme à la Réunion (rien que son nom en fait un animal sympa), ou un gros requin blanc, façon Spielberg sous le pont de Martha’s Wineyard. Impossible ? Vous plaisantez ! Non seulement il y a des requins blancs en Méditerranée, mais ils sont encore plus grands qu’en Australie, ils dépassent six mètres. Et ils croisent dans un triangle Marseille – l’ile d’Elbe – la côte ouest du tandem Sardaigne-Corse. De temps en temps, on en chope un. Il paraît même qu’il y a eu, en Ligurie, deux ou trois attaques étouffées, au cours de ces dernières années. On parle plus volontiers des méduses que nous envoie le courant ligure tous les étés, ou des sacs plastiques que les joyeux plaisanciers balancent par dessus bord. Car le vrai nuisible, en Méditerranée, c’est l’homme, pas le requin. Enfin, pour le moment. Les requins blancs semblent se contenter de bouffer des thons, des phoques, un espadon par ci par là. C’est ce qu’on dit sur les sites où on le vénère (dont un site corse, qui porte aux nues ce fier rebelle « grand nettoyeur » de nos rivages, et qui donc devrait s’intéresser aux bas fonds de l’ile). Et à ce titre, on lui balance le mérite d’apporter de l’harmonie à la chaine alimentaire, chose qu’on ne fait pas, nous humains, en ne bouffant plus de thon ou en regardant les phoques à la jumelle parce que ces espèces sont menacées. Comme le requin blanc ne sait pas lire, il continue à les béqueter, et c’est magnifique. Et nous avons intérêt à réduire les quotas de pêche pour leur conserver leur thon quotidien (pour les phoques, tout baigne). Eventuellement, il faut nous apprêter moralement à leur sacrifier deux ou trois surfeurs, à Saint-Tropez si possible, où ils sont bien nourris et gras. Parce que le requin de Méditerranée n’est pas plus con que celui de la Réunion. Notre seule chance, pour le moment, c’est que les vagues sont trop petites dans le mare nostrum, paisible piscine oû ne germent que des polythéismes et quelques autres virus pas bons pour les roupettes. Ouf !

 

PREDATEURS ET PREDICATEURS

Il y a quelque chose qui me chiffonne, tout de même, dans tout ce bouzin. Je récapitule : si l’Homme veut vraiment se situer au bon spot dans la Nature, nous disent les zoophiles, il doit poser en principe qu’il n’est qu’un animal parmi les animaux. Or (ceci est un raisonnement) il devrait, pour être un humain écologiste, s’abstenir de se débarrasser de son prédateur alors qu’il en a la possibilité (par exemple, en faisant exploser une bouteille de gaz entre ses dents, façon Spielberg). Car le requin blanc est notre seul prédateur, si j’ai bien compris (je laisse de côté les suicidaires qui vont offrir des fleurs à un grizzly, du nougat à un crocodile, et des chipolatas aux tigres et aux lions – mais y en a). Bon, disons : notre seul prédateur marin. Mais alors, vous en connaissez beaucoup, vous, des animaux qui, s’ils pouvaient bousiller leur prédateur, ne saisiraient pas l’occasion ? Par instinct de conservation, tiens, le mouton flinguerait sûrement le loup, s’il avait une kalachnikov. Le chiite épargne rarement le sunnite, ces temps-ci, et entre Tutsi et Hutus, ça a balafré sec, il y a quelques années, comme entre cathos et parpaillots, il y a des siècles : je ne vois pas comment expliquer autrement tant de haine. Et nous devrions réfréner nos instincts animaux pour perpétuer une espèce qui, lorsqu’il n’y aura plus de phoques ni de thons, bouffera du gazier, du chômeur, du moniteur de sports et peut-être même du curé si le Vatican encourage le parachute ascensionnel (Dieu habite en haut, il faut savoir s’élever) ?  Donc, de deux choses l’une : ou bien l’Homme est une bête comme une autre (ce que tendent à démontrer les guerres ci-dessus commémorées), et y a qu’à rayer le requin blanc de la carte des prédateurs ; ou bien, désolé mon vieux Pataud, il n’est pas une bête, donc, il arrange les choses au mieux pour survivre à sa main, pépère, en se trempant le cul dans l’eau sans vérifier toutes les trois minutes qu’il y a zéro aileron de ce côté des bouées jaunes. Et à mon avis (si je puis me permettre), c’est en éliminant ses prédateurs de ses zones favorites que l’Homme, cet inconnu connu, a réussi à survivre, en musclant ses biceps et son cerveau, parce que la chasse au mammouth, ça développe tout ça, faut être malin, au départ, contre le lion des cavernes, notre pépé de Cro-Magnon il avait pas beau spile, et toutes les chances de finir en frolic (mais sans la boite). Je résume : en tant que bêtes, nous ne devons pas un radis au requin blanc, et en tant qu’Hommes, on est bien cons de le laisser bouffer notre jeunesse sportive à la Réunion ou ailleurs.

 

OUI MAIS NON

Cela étant, on pourrait dire qu’un surfeur de plus ou de moins, sauf pour la famille et l’office de tourisme, ce n’est pas la Bérézina (qui, d’ailleurs, n’était par grand chose, militairement parlant). Ce que disant, on s’abstrait de l’empathie, qui est au cœur même de l’humanité, car les mammifères supérieurs, lorsqu’ils sont carnassiers, sont rarement empathiques, sinon le loup serait bouffé par les remords et le lion épargnerait la tendre gazelle qui nous fait larmoyer. Quant à l’empathie du requin, relisez Sénèque, elle est tangentielle à zéro. Il y a sans doute des gens sur la planète qui ont plus d’empathie pour un grand requin que pour un petit con qui est allé s’envoyer en l’air avec une planche de polystyrène sur une mer tropicale et démontée, et je ne puis totalement les désapprouver. Je vous concèderai même que pour éprouver des orgasmes à de telles acrobaties, il faut sans doute avoir une vision du monde très personnelle, que la majorité des humains n’ont heureusement pas, occupés qu’ils sont à inventer une fiscalité juste ou le vaccin contre le cancer. En un mot, cela me semble une connerie pour fous du zan, surtout le kite surf, que je vois de loin, et qui me laisse perplexe. A la limite, peut-être que le requin blanc n’est pas si con que ça lorsqu’il vient donner de la dent contre ces perturbateurs qui cognent  et recognent sur sa part d'aquarium comme ces leurres de surface, sautillants et bruyants (les poppers), dont les ondes excitent son agressivité. Ah mince, je viens de faire une hypothèse non scientifique sur les raisons des attaques de requins, finalement, les requins réagiraient comme le retraité qui en a marre d’entendre du hip hop à donf sous sa fenêtre quand il veut comprendre la fin de son épisode de Derrick, il sort ses dents, et il mord. Mais l’humanité peut-elle régler sa boussole morale sur le comportement d’un retraité atrabilaire et peut-être alcoolique ? Non, dit Kant, qui n’était pas la moitié d’un con. Alors foutons la paix aux requins, mais s’ils emmerdent, on les scrafe, et voilà, c’est pas parce qu’on est une espèce protégée qu’on va saloper nos plages par des hémorragies, qu’on se le dise.

 

MON REQUIN QUI ETES AU CIEUX

Finalement, si cette situation est insoluble, c’est parce que l’amour des bêtes est bon dans son principe et assommant dans son idolâtrie, surtout quand elle se pseudo-scientise. Il commet la même faute que les extrémistes des Droits de l’Homme : les zoophiles accordent à l’animal des droits qu’il refusent à l’Homme, comme les autres accordent à la religion des droits qu’ils refusent aux Etats démocratiques – et avec juste raison, par exemple, le droit de mutiler des petits enfants, d’enfermer des nonnes ou de faire griller de veuves. Le requin, lui non plus, n’a pas vraiment le droit de bouffer du baigneur, mais on le laisse faire, on ne le punit même pas, on interdit même d’autoriser sa pêche par arrêté municipal. Voilà pourquoi la question de la guerre aux requins prend vite les allures d’une guerre de religion, et risque de connaître aussi peu de solutions.  Bizarrement, alors que la tuerie devient chaque jour plus horrible en s’enveloppant toujours davantage de références à la grandeur de Dieu, les requins d’eau salée n’ont pas vraiment, pour le moment, à déplorer de pertes. Vous voyez bien que l’humanité n’est pas si pourrie qu’elle n’en a l’air.

 

Faudra que je parle à BHL de tout ça, quand on se verra au bowling.