La mouvance sunnite militante au Liban est en émoi. Le dernier « coup » du Hezbollah, qui a démontré sa force en occupant Beyrouth en mai dernier, a fait l’effet d’un coup de semonce. Et réveillé les vieux démons : avec la montée en puissance du Hezbollah chiite, l’avenir de l’islam sunnite dans le pays est menacé comme jamais.
Cette perception grandissante d’un péril chiite dans les rangs islamistes libanais a été encore plus renforcée par la déconfiture de la majorité parlementaire dirigée par le parti sunnite du Courant du Futur de Saad Hariri. Celle-ci s’est en effet révélée impuissante à contrer le rouleau compresseur chiite. Or, depuis l’assassinat du Premier Ministre Rafiq Hariri en février 2005, les Frères musulmans libanais et une partie de la mouvance salafiste, s’étaient rangés, non sans se boucher le nez, du côté de la famille Hariri. Et donc d’un pouvoir politique censé sauvegarder les intérêts de leur communauté. Aujourd’hui, cette alliance de circonstance semble bien fragilisée.
Sans surprise, les premiers signes d’une mobilisation islamiste ont commencé à apparaître dès le début de l’offensive du Hezbollah sur Beyrouth. Puisque les représentants politiques de la communauté sunnite sont incapables de protéger les leurs, autant le faire soi-même, ont commencé à prôner certaines figures locales. De Tripoli (nord du Liban), bastion sunnite, le fondateur du mouvement salafiste Da’ii Al-Islam As-shahal a été le premier à tirer la sonnette d’alarme. Face à ce qu’il a qualifié de « blessures infligées aux sunnites dans leur corps et leur dignité », il a appelé « la jeunesse musulmane active sur l’ensemble du territoire à se préparer, notamment logistiquement, pour commencer une nouvelle phase ». Car il est de « notre droit et notre devoir de nous défendre, y compris militairement ». Les Frères musulmans — représentés au Liban par la Jama’a Islamiyah — qui ont toujours affiché une posture de neutralité dans le conflit entre la majorité et l’opposition libanaises, ont commencé à tirer à boulets rouges sur le Hezbollah et son recours aux armes contre d’autres Libanais. La Jama’a doit tenir compte de sa base car cette dernière ne cache pas avoir été « profondément offensée par le comportement du Hezbollah », comme le rapportent les publications du groupe.
Profil bas face au Hezbollah
Si les islamistes libanais avaient bon an mal an accepté la victoire militaire du Hezbollah contre Israël à l’issue de la guerre de l’été 2006, le coup de force de mai 2008 du Hezbollah est vécu comme une déclaration de guerre à leur encontre. Le statut de héros que s’était alors taillé le mouvement chiite et son leader Hassan Nasrallah dans le monde arabe avait réfréné les expressions de rivalité opposant traditionnellement militants sunnites et chiites sur le terrain de la lutte contre leur ennemi commun, Israël. Même dans les rangs les plus radicaux, c’est-à-dire chez les groupes salafistes djihadistes basés dans les camps palestiniens autour de Tripoli et d’Ain El Héloué (sud du Liban), consigne avait été donnée de faire profil bas face au Hezbollah. En juillet 2006, le numéro deux d’Al Qaïda, Ayman Al-Zawahiri s’était alors contenté d’un appel à la mobilisation très général, incitant « tous les musulmans, où qu’ils se trouvent, à répondre à la guerre menée par les croisés et les sionistes » sans faire la moindre allusion au Hezbollah.
Les démons du Liban
Conscients de l’influence montante de l’Iran dans la région — sans laquelle le Hezbollah n’aurait jamais pu acquérir sa puissance actuelle — l’heure est désormais au réveil sunnite, tonnent aujourd’hui les islamistes de tout bord. Pour eux, le Hezbollah fait peur et le héros d’une guerre risque bien de se muer en nouveau tyran. Preuve que cette posture a fait son chemin, l’intervention très opportuniste d’Oussama ben Laden au plus fort de l’offensive du mouvement chiite sur Beyrouth. S’en prenant nommément à Hassan Nasrallah – une première - dans un message audio diffusé sur les forums djihadistes, le leader d’Al Qaïda l’a accusé de jouer les héros quand il est en réalité un traître à la cause des tous les Arabes, la Palestine. Il lui a ainsi reproché de ne pas avoir « continué les combats pour la libération de la Palestine » après avoir gagné contre Tsahal en 2006, quand « il clamait avoir assez d’hommes et de moyens pour lutter contre Israël ». Il lui a aussi reproché d’avoir laissé s’installer « les forces croisées » de la Finul (Force intérimaire des Nations Unies au Liban) à la frontière « pour la protection des juifs ».
Si le mois dernier le Liban a échappé à la guerre civile avec les accords de Doha, qui ont scellé comme s’en est benoitement félicité Nicolas Sarkozy « l’entente retrouvée entre les frères libanais », le pays n’est pas libéré de ses démons. C’est peut-être ce qu’a rappellé le nouveau Président libanais, Michel Souleiman au président français qu’il a rencontra le samedi 7 juin à Beyrouth.










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