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Qu’il était beau, mon Meccano…

Nos jeux d’enfants / dimanche 6 juillet par Jacques Gaillard
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La nostalgie du Meccano, ou comment l’ère du plastique détrôna le roi des jeux manuels intelligents, renvoyant aux oubliettes boulons, vis, et écrous de métal.

Mieux que la toise, le Meccano nous voyait grandir : de boîte en boîte, de Noël en Noël, il affirmait le mûrissement des enfants en proposant toujours plus de pièces, et des modèles de plus en plus complexes. Du métal, rien que du métal (sauf les élastiques servant de courroies de transmission, et les pneus dont on cerclait les poulies pour en faire des roues), décliné en trois couleurs : des plaques bleues, des longerons dorés, des roues rouges. Des trous, rien que des trous, en bordure de chaque pièce, toujours le même diamètre fait pour les mêmes vis de laiton. Chaque boîte était numérotée, et des « bis » permettaient de compléter la précédente à moindre frais pour passer à la suivante, et, donc, commencer dès l’aurore du 25 décembre, au pied même du sapin, le montage d’un pont roulant.

Jouet utile par excellence, le Meccano voulait initier à la mécanique, mais je crois qu’il faisait beaucoup plus. Certes, il permettait de comprendre comment marchait une poulie, et pourquoi, mal proportionnée, une grue piquait du nez, et montrait que le complexe n’est souvent que l’assemblage de pièces simples et familières. Mais surtout, il enseignait le travail, parce qu’il réclamait du temps, de la patience, de l’ordre, de l’espace, de l’intelligence, de la persévérance et un tournevis. Sans le tournevis (en forme de boucle ovale d’acier inoxydable), rien n’était possible ; de même, la vis n’était rien sans l’écrou, lequel ne résistait pas aux mouvements sans rondelle. Et il fallait réfléchir, pour comprendre les schémas du manuel. On en tirerait encore, aujourd’hui, d’impeccables leçons.

Fabriquer. Le mot a perdu de sa grandeur. Au mieux, on bricole ; confectionner fait petite couture, et construire se dit d’une maison ou d’un parti politique. Avec le Meccano, un coin de tapis devenait une usine, un atelier, un chantier. C’est peut-être là que, définitivement, les enfants du XXe siècle, dans leur rêve de progrès, ont laissé le bois aux chalets suisses, la poésie à l’artisan, le « sur mesure » aux nantis : l’avenir serait fait de ferrailles pragmatiques et bien vissées. Car le Meccano naît à Liverpool en 1907 ; après la première guerre, il a conquis les pays qui ont éprouvé l’efficacité de l’acier militaire ; aux États-Unis, où La Naissance d’une nation, de Griffith, se terminait sur le slogan : « Let’s make steel ! », il proposa ses poutrelles métalliques sous le nom d’ « Erector » ; en France, où ce nom latin et viril eût prêté à de pénibles confusions, le Meccano mérita une usine à Belleville, puis à Bobigny. Bref, c’est l’enfant de la civilisation industrielle. La clé à molette de Charlot, dans Les Temps modernes, c’est le Meccano qui, en réduction (je l’ai connue bleue), l’a mise dans les mains des fils de cols blancs, pour qu’ils deviennent ingénieurs : hier encore vagabond et un peu poète, le prolétaire automatisé se laissait aspirer par le jeu de ces engrenages qui, dès la troisième boîte, animaient la mécanique. On commençait par tourner les manivelles à la main ; venait alors le moteur, à clé, puis électrique – l’Histoire n’a fait ni mieux, ni autrement.

C’était un jeu pour enfants sages, pour petits garçons soigneux, bien coiffés, avec des gilets de laine grise, des pantalons courts, des chaussettes assorties et des chaussures en cuir cirées à la perfection, comme le montre la gravure qui décore le couvercle de chaque boîte. Cela sent la ville, l’instruction, la bourgeoisie, l’encaustique du plancher, le silence de l’appartement à peine troublé par la mécanique d’une pendule ou le ronronnement du chat. Le balai de la bonne restituait les vis et les écrous qui avaient roulé sous la commode. L’idéal était de ne rien perdre, de tout ranger, de ne jamais plier les tôles ou les longerons – ou alors, à contre-coeur, pour figurer la chaudière d’une locomotive.

Las ! Vint le plastique, et la vulgarité : le Meccano perdit son âme, puis son être même, et sombra sans rémission. L’esprit du temps était passé de l’imitation laborieuse du réel à l’emboîtement simpliste de dominos scandinaves : pour faire des machines, il faut de l’intelligence, pour empiler des briques en prétendant bâtir un château médiéval, deux neurones suffisent largement. De toute façon, un psychologue observateur aurait fini par découvrir que les enfants pouvaient avaler les vis ou se les coller dans les narines : impossible de survivre dans ces conditions. Aujourd’hui, ces boîtes mortifères de tôles possiblement coupantes seraient vraisemblablement interdites aux mineurs : enfants nietzschéens du baby-boom, vous avez vécu dangereusement !

Le manuel proposait des grues en grand nombre : portuaires, roulantes, à flèche et à poulies multiples. On pouvait faire aussi des tanks, des biplans, des ponts tournants, et autres merveilles mécaniques : c’est là que j’ai appris les mots « barge », « laminoir » et surtout « excavatrice », lequel m’enchanta d’autant plus que j’avais peu d’occasions de l’utiliser. Jamais je ne l’oublierai.


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Forum

  • Qu’il était beau, mon Meccano…
    le mercredi 5 novembre à 21:35, Daniel a dit :
    Trés bel article . mais Meccano n’est pas encore mort il existe toujours il y a même un Club des Amis du Meccano à voir sur le Web !
  • Qu’il était beau, mon Meccano…
    le dimanche 5 octobre à 16:02, L273 a dit :
    C’est mon grand frère qui a eu son Meccano. Imaginez mon envie ! En plus il a eu aussi le train Hornby (je crois). Il avait 5 ans de plus.
  • Qu’il était beau, mon Meccano…
    le vendredi 22 août à 14:50, Plume a dit :

    Petite anecdote sur le meccano :

    J’ai été élevée par ma grand mère avec mon oncle un peu plus jeune que moi. Il avait un meccano qui était toujours bien rangé dans des petites boîtes à gâteaux, les vis dans une boîte de semoule, etc.

    Ces boîtes sont passées de mains en mains dans la famille. Il ne manque au jugé aucune des pièces. Il y a quelques temps, j’ai donné ces boîtes au fils de mon oncle. Presque 30 ans plus tard, la génération d’après montre de l’intérêt pour ce jeu de construction. Le fait que les pièces soient toujours en bon état et bien rangées montrent que ce jeu à fait encore plus que d’apprendre les vertus de la mécanique et du travail : la faculté également de s’organiser, et un développement des capacités cognitives…

    Les jouets en plastique "prêts à l’emploi" ne remplissent pas tous ces rôles quand on voit les chambres envahies de jouets "éducatifs" qui énervent les bambins en leur disant "essaye encore… essaye encore…" et encore plus les parents qui se croient éducateurs puisqu’ils leur achètent de tels jouets en nombre. On voit ces objets délaissés en peu de temps. Ils deviennent inutiles rapidement.

    Certes il y a encore les "légo" (qui sont en plastique aussi). Mais on met aujourd’hui l’accent sur des boîtes "marketing". "Légo Pirates des Caraïbes", "Légo château enchanté" etc. Ce que je déplore c’est qu’en vendant des réalisations toutes faites, l’imagination en a pris un sacré coup dans l’aile. Les enfants construisent l’objet en question une fois, comme un puzzle qu’on colle une fois terminé et ne démontent pas pour créer autre chose.

    Sans être réac ni complètement nostalgique des années passées, je pense tout bonnement que les fabricants de jouets ne pensent aujourd’hui qu’au profit sans se soucier vraiment de ce que ces "marketing toys" ont comme effet sur les enfants.

    Bravo pour votre article, il est toujours bon de rappeler qu’avant on se contentait de peu, on regardait peu la télévision et ça ne nous rendait pas malheureux… Bien au contraire… On passait des heures à jouer, imaginer…

  • Qu’il était beau, mon Meccano…
    le samedi 12 juillet à 13:54, FCH a dit :
    Très bel article ! J’avais oublié tous ces détails. Merci
  • A tous mes lecteurs
    le mardi 8 juillet à 12:28, Jacques gaillard a dit :

    D’abord, merci de cliquer, de me lire et de commenter … La "rubrique nostalgique" aurait pu s’appeler "Y en avait, y en a plus". Je recense, j’essaie d’analyser, j’évoque. L’essentiel de la nostlagie, c’est vous, mes amis, qui la secrétez. Elle est en vous, et "nostalgie" ne veut pas dire "c’était mieux avant", chose qu’apparemment TOOMS ne comprend pas…

    Se souvenir est toujours utile. La postmodernité a rêvé d’un "monde sans mémoire" - c’est à dire sans savoir, sans distance, sans critique, sans culture. Seules les dictature abolissent ou travestissent la mémoire collective.

    Alors, utiles, ces papiers ? Je ne suis pas journaliste, mais écrivain. Est-ce que la littérature est utile ?

    Merci encore, avec mon amitié.

    • A tous mes lecteurs
      le jeudi 31 juillet à 09:00, ToOmS a dit :

      La différence entre littérature et journalisme, c’est que le journalisme est illisible et que la littérature n’est pas lue.

      Oscar Wilde

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