C’est un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître : à l’époque, le journal Le Monde était une référence dans toutes les chancelleries. Les décideurs politiques et diplomatiques de nombreux pays attendaient de savoir ce qu’écrivait le quotidien français. Il se passe quelque chose d’assez extraordinaire depuis quelques années : Le Monde ne tourne plus rond. On ne veut pas parler de ses problèmes financiers chroniques. Depuis 15 ans, le journal n’a jamais eu un vrai patron sachant gérer une entreprise. Le meilleur exemple – si l’on peut dire – a été Jean-Marie Colombani, qui a su séduire la rédaction pour être élu à la tête du Monde et qui s’est pris pour Citizen Kane. Grâce aux conseils du génial consultant multicartes Alain Minc – champion d’Europe incontesté des OPA ratées –, il a multiplié les acquisitions, pillant les sociétés rachetées pour financer un groupe qui s’est finalement effondré sur lui-même. Un plan de départs de plus de 100 salariés vient d’être bouclé.
Nous sommes tous américains, le retour
Mais plaie d’argent n’est pas mortelle. Toute entreprise peut traverser des difficultés. Ce qui est plus inquiétant avec Le Monde, c’est la décision de ses dirigeants d’accepter une sorte de vassalisation journalistique. Dernier exemple : le quotidien était tout fier de publier, dans son supplément « Economie » de lundi après-midi, une chronique de Martin Wolf, une des signatures du journal économique anglais Financial Times. L’arrivée de cette plume a même été annoncée en première page du Monde le week-end dernier. On rappellera que, depuis quelques années, ce qui fut le « quotidien de référence » français propose chaque vendredi après-midi un supplément reprenant en anglais des articles du New York Times.
De fait, Le Monde s’est clairement mis dans une position d’infériorité par rapport aux médias anglo-saxons. Hubert Beuve-Méry doit se retourner dans sa tombe. Ses successeurs sont incapables de mettre en avant des éditorialistes et chroniqueurs « maison » pouvant donner un éclairage sur Le Monde. De fait, une vision anglo-saxonne – que paradoxalement Martin Wolf explique très bien dans sa chronique dont la première phrase est « Nous sommes tous américains » – se répand ainsi partout dans le monde (sans jeu de mot). Faut-il s’étonner que le journal Le Monde l’accepte ? Pas vraiment. Depuis quelques années, le quotidien du soir a fait de Bernard-Henri Lévy – autoproclamé philosophe parce qu’il est agrégé de philosophie – sa figure de proue sur les grandes questions internationales. Le Darfour est à feu et à sang ? Le BHV de la pensée y accourt et signe un long article truffé d’approximations. Idem en Algérie, où il oublie de préciser les conditions de son séjour. Et dernièrement en Géorgie, où il a vu des choses que même ses proches n’ont pas vues.
Faut-il s’inquiéter ? Alors là, oui. Car si un grand quotidien français n’est plus capable de produire ses propres analyses et se contente de publier des chroniques de journaux anglo-saxons et un écrivain auto-centré pourquoi devrions-nous continuer à l’acheter ?
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