Dans un monde correctement ordonné, les riches devraient avoir de grosses voitures, et les pauvres, des petites. Heureusement, pendant longtemps, les pauvres n’eurent pas de voiture, et l’on put se contenter de fabriquer d’énormes limousines, sauf en Amérique, où tout le monde est plus riche, et où Laurel et Hardy, ces branleurs, pouvaient s’offrir une Ford T avant d’en démolir quarante. Chez nous, autour de la toile cirée de la table de la cuisine, en écoutant les « Maîtres du Mystère » à la radio, on rêva pendant des années de la bagnole pas chère : il y eut la 4 cv Renault, la 2 cv Citroën, mais au beau milieu des années 50, il fallait encore attendre deux ou trois ans ces merveilles populaires (mais chères !) après avoir passé commande…
Survint alors, en 1957, un objet roulant difficile à identifier : une sorte d’énorme goutte d’eau sur quatre roues, les deux de devant étant deux fois plus écartées que les deux de derrière. Assez rapidement, on le compara à un pot de yaourt (à l’origine, il était peint en blanc). Ceux qui n’ont jamais vu cette bagnole ne peuvent pas se l’imaginer : figurez-vous qu’elle n’avait qu’une seule porte, qui n’était autre que sa façade avant. Oui, on l’ouvrait par l’avant, comme on ouvre un frigo, on montait s’assoir sur une unique banquette, et on refermait la porte. La poignée se trouvait côté passager, les gonds, côté conducteur. De chaque coté, des phares ronds comme des yeux d’insecte faisaient saillie, et donnaient un regard à cette face camuse éclairée d’un sourire en forme de plaque d’immatriculation. Quand il pleuvait, évidemment, l’eau du ciel rentrait généreusement dans l’habitacle lorsqu’on montait à bord, et inondait le plancher d’ouù jaillissaient trois absurdes pédales et un volant ridicule emmanché sur un long tube, assez ressemblant à un champignon anorexique.
Ce véhicule au design stupéfiant développait une puissance modeste – il était équipé d’un bruyant moteur de motocyclette, à deux temps ou à quatre temps, et je ne me souviens plus combien il avait de chevaux sous le capot, si l’on peut dire, puisqu’il n’avait pas de capot. En revanche, je me souviens qu’il m’a transporté une fois, une seule, mais inoubliable. Au beau milieu de la circulation urbaine, assis quasiment au niveau du sol, un cabas garni de légumes entre les jambes, j’étais terrorisé. On s’immobilisait, après un long et grinçant freinage, à trente centimètres du cul énorme des autobus, au ras d’un pot d’échappement d’où s’échappaient des volutes de gaz noir, puant et sûrement délétère. Les petites roues transmettaient fidèlement à mes fesses le moindre pavé, le plus petit caillou, la plus humble dépression dans le bitume. Mais le pire fut quand la route se dégagea. Il y avait quatre vitesses, et, en quatrième, il me sembla qu’on allait exploser, comme une bulle, tant l’habitacle vibrait.
Féminine en diable
La conductrice était une voisine, une dame élégante, toujours affairée et abondamment parfumée, qui m’avait recueilli sur le chemin des commissions avec mes poireaux et mes patates. Car cette voiture conçue pour être populaire enchanta principalement les épouses de bourgeois, bourgeoises elles-mêmes et audacieuses, car conduire n’était pas encore vraiment une affaire de dames. Minuscule, l’Isetta se garait sans difficulté (il est vrai qu’à l’époque, se garer ne présentait pas vraiment de difficultés : il y avait de la place un peu partout, le long des caniveaux), et l’on pouvait même la ranger perpendiculairement au trottoir. Fonctionnelle et originale, elle incarnait une modernité radicale, comme le fit plus tard la DS Citroën, mais en plus, l’Isetta était féminine en diable, on peut même dire que ce fut la première « automobile au féminin » par sa taille et son style, et ce malgré l’inconvénient de cette porte frontale qui ouvrait de larges aperçus sur les jambes de la dame embarquée avec son caniche dans cet oeuf pour égoïste. Mais les hommes ne la prirent jamais au sérieux. Sauf quelques médecins, pour les visites. Figurez-vous que cette chose bizarre, inventée en Italie, construite en France et au Brésil, mais surtout en Allemagne, sauva de la faillite la firme BMW, qui prit le risque de la fabriquer alors qu’elle était sur le point de couler. Deux ans plus tard, Fiat lançait sa Nueva 500, pour enterrer le look à peine post-mussolinien de sa Topolino. Le surnom de « pot de yaourt » changea de victime, et passa à cette naine sympathique qui, elle, avait le sens de la famille, de l’amitié, de l’humour : car l’Isetta, entre nous soit dit, ne fut jamais qu’une pincée amusante de snobisme sur roues. Il est périodiquement question de la rééditer, au nom de l’économie d’énergie. Chiche !








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