J’avoue, j’avais plutôt bien aimé « Calvaire », sorte de « Délivrance » trash made in Belgique. Pour des raisons avouables – le talent de son réalisateur, la photo du génial Benoît Debie (« Irréversible ») – et d’autres beaucoup moins, notamment une vision hallucinante d’une campagne peuplée de péquenots zoophiles, et surtout le long chemin de croix de l’insupportable acteur tête à claques Laurent Lucas. Calamité du cinéma français au même titre que Charles Berling, Vincent Elbaz ou Louis Garrel (ça y est, je vais encore me faire des amis cette semaine), Lucas s’y faisait séquestrer, frapper, tondre, sodomiser, crucifier, et ce pendant 90 minutes. Bref, on avait l’impression que le réalisateur belge Fabrice du Welz prenait un malin plaisir à fracasser la belle gueule de Lucas et nous vengeait enfin de toutes les daubes que l’acteur nous a infligées.
C’est donc peu dire que j’attendais « Vinyan », me demandant quels outrages du Welz allait faire subir à notre Emmanuelle Béart nationale. Encore ruisselante de sa performance dans « Disco », Emmanuelle délaisse le justaucorps et incarne Jeanne, mère inconsolable depuis la disparition de son fils, emporté par le tsunami de 2004. Persuadée que son enfant est toujours en vie et qu’il a été kidnappé, Jeanne est restée sur l’île de Pukhet en Thaïlande avec son mari et s’accroche désespérément au fait que le corps n’a jamais été retrouvé. Un jour, elle tombe en arrêt devant une vidéo. Un enfant en short, de dos. Cet amas de pixel, elle en est sûre, c’est son fils, d’ailleurs il porte le même maillot de foot ! Jeanne va alors s’accrocher à cet espoir fou et mettre tout en œuvre pour retrouver son fils. Tout d’abord sceptique, son mari décide de partir pour la Birmanie, à la recherche de cet enfant fantôme. Un voyage en forme de requiem commence…
Enfants tueurs
« Vinyan est un fantasme de cinéma, une expérimentation transgressive qui doit beaucoup à mon amour pour le grand cinéma paranoïaque des années 70. » A l’origine de « Vinyan » donc, la passion du réalisateur pour les films d’enfants tueurs (c’est possible !) et des œuvres comme « Sa majesté de mouches » ou « Les Révoltés de l’an 2000 » (qui vient de ressortir en DVD chez Wild Side), un de ses films préférés. Du Weltz aime le fantastique, les émotions fortes, le cinéma qui tâche. Il part donc d’un postulat insoutenable – la mort d’un enfant – et va fouiller les entrailles des deux parents. Comment survit-on à l’enfer, comment continuer, comment faire revivre son couple ? Cinéphile malin donc, du Welz connaît par cœur « Ne vous retournez pas », grand film formaliste de Nicolas Roeg sur l’impossibilité du deuil, et en régurgite des séquences entières. Son film, exigeant et maîtrisé, est également une belle métaphore sur le couple qui s’éloigne, se perd, se délite, un peu comme dans « Un thé au Sahara ». « Vinyan », c’est donc du lourd, du sérieux, du Weltz veut passer à la vitesse supérieure et laisser derrière lui ses bouseux sodomites et ses provocations trash. Mais on sent que toutes ces considérations sur le couple ou le deuil n’intéressent pas vraiment le jeune réalisateur dont l’ambition ultime est de tricoter un grand film hypnotique, un film de fantômes, un véritable voyage dans l’univers mental de son héroïne, en louchant doucement vers « Apocalypse now », Stanley Kubrick ou certains Werner Herzog.
Fume, c’est du Belge
Dès le sublime générique immersif qui évoque le tsunami, on est dans un trip sensoriel, halluciné. « J’essaye de trouver l’équilibre parfait entre la forme et le fond, assure le Belge. Aujourd’hui, les thèmes sont tous connus ; ce qui fait la différence, c’est le style. » Bref, c’est plein les yeux, plein les oreilles, plein la gueule, mais avec un scénario à bout de souffle au bout de 45 minutes, on tombe bientôt dans le truc, le toc, le tic, la poudre aux yeux. On alterne des scènes magiques comme le plus beau plan-séquence de l’année (une caméra aérienne suit un personnage en pleine jungle qui arrive dans un temple et pénètre dans une autre dimension) et une succession de moments sans enjeux, longs et ratés. La forme dévore le fond. La caméra de Benoît Debie rôde comme un animal, s’envole, tombe, virevolte mais elle dévore chaque plan et empêche l’identification avec les personnages. Comme disait Kubrick : « Il ne faut pas faire le malin avec la caméra. »
Malheureusement, on ne voit plus que la technique, la sueur du caméraman, et bien sûr, on reste extérieur à ce couple qui sombre, étranger à leur douleur. Il ne reste que cette image arty, des séquences hystériques et fatigantes où l’on se roule dans la boue, où l’on fuit sous la pluie comme dans un Zulawski vintage, des enfants peinturlurés, un esthétisme tribal trop beau pour être honnête. Et Emmanuelle Béart, anéantie par la douleur, a beau donner une des performance de sa vie, j’ai été, étrangement, peu concerné.
A l’arrivée, on a un beau livre d’images, doublé d’un suicide commercial, un réalisateur qui croit au cinéma (il y a plus de cinéma dans un seul plan de « Vinyan » que dans tout le film d’Agnès Jaoui), mais qui a oublié qu’il y a de vrais personnages et solides bases narratives au cœur de « Shining » ou d’« Apocalypse now ». Du Weltz est donc un metteur en scène, un vrai, et sacrément excitant, mais s’il donne à voir les viscères d’un des personnages principaux dans un final digne d’un film de zombies de George A. Romero, son film manque encore sensiblement de chair. Et d’âme.
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