Vous êtes ici
Laâyoune, tout le monde descend
« Dites leur que rien ne va ici ! Dites leur que le Maroc et le Nigeria, c’est la même chose. On y crève ! » Joy, la trentaine, hausse le ton. Elle est dans le centre d’accueil des immigrés clandestins de Laâyoune depuis quelques jours. La barque artisanale dans laquelle elle se trouvait avec quelques 50 autres subsahariens a été interceptée le 30 décembre par les autorités marocaines. Parmi eux, 13 femmes et deux fillettes. Le centre d’accueil est désormais installé dans les locaux d’une école, en pleine ville. Certes, il est précaire. Mais un rapide tour dans l’ancien centre d’accueil, fermé il y a un mois, suffit à convaincre que la situation s’améliore un peu. L’ancien centre ne ressemble à rien de moins qu’à une prison insalubre. Les murs sont noirs d’inscriptions : « Prisons are bad in Maroc » (sic), « Qui aime bien châtie bien » ou encore « Nous irons jusqu’au bout ». "Jusqu’au bout" signifie souvent la mort ici. Le 30 décembre, une barque à destination des Iles Canaries a chaviré. 9 personnes sont mortes. Pourtant, ces morts ne semblent pas dissuasives pour les candidats au départ.
Les hommes, jeunes, sont une soixantaine. Ils squattent la cour ensoleillée. Certains sont prostrés, la tête dans les mains. D’autres discutent. Les murs sont bas mais bien gardés par les militaires. Les femmes ont été installées dans une pièce à part. Elles en sortent peu. Elles passent la journée allongées sur leurs matelas. Il y a les bavardes, comme Joy. Et il y a celles qui ne parlent pas, qui sortent à peine leur tête des couvertures données par les autorités marocaines. « On a eu des couvertures, du lait, du pain » Aucune ne songe à se plaindre. Sauf peut-être des problèmes gastriques des deux gamines qu’aucun médecin n’a encore examinées. Elles ne trouvent pas leur traitement inhumain mais soulignent que leur couleur de peau n’a pas aidé. « Les marocains nous trouvent trop foncés. » La jeune fille qui raconte ça a passé deux ans dans la clandestinité à Rabat avant de tenter sa chance au départ depuis les plages du Sahara comme de plus en plus de candidats à l’émigration clandestine. Les profils se diversifient : les subsahariens et les marocains en majorité mais aussi des Bangladais, Hindous, Sri Lankais… Les femmes sont également de plus en plus nombreuses.
Joy est lucide. Elle sait que cette tentative avortée est la dernière : « ça coûte cher. C’est fatiguant. Le voyage est long et on est mal traités. » Elle ne parle pas des passeurs et reste vague sur le trajet emprunté depuis Kano, au nord du Nigeria. Elle insiste sur l’éducation : « si j’étais allée à l’école, je n’aurai pas eu à faire ce voyage. Les Européens m’auraient donné un visa. Ils le donnent à ceux qui ont des diplômes. » Elle n’a pas d’enfants, pas de famille. « Je marche seule. Ici et à Kano. » Elle reste très digne, même enfoncée sous sa couverture grise. Elle ne désire plus qu’une chose : être renvoyée chez elle.



