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Ne pleure pas Zohra
Un vent violent souffle sur Alger en ce quarante-cinquième anniversaire de l’indépendance nationale, un méchant vent qui brise les fenêtres et secoue les drapeaux de circonstance, blanc, rouge et vert. Pour l’occasion, le président A. Bouteflika a prononcé un discours devant les militaires. C’est bizarre, non ? Oui ? Il les a d’abord félicités pour leur courage et leur abnégation à sauver la patrie, hier comme aujourd’hui. Puis, il les a encouragés à continuer à combattre le terrorisme. Il a confirmé que l’économie algérienne était fragile et a demandé qu’on arrête de respirer du gaz et de manger du pétrole - ce sont ses propres termes. Enfin, il a affirmé qu’il fallait redoubler d’efforts pour que les gens cessent d’être en colère parce qu’ils n’ont pas de travail et encore moins de logement. C’est à peu près tout. Le vent a continué de souffler sur Alger, où, en cette fin de journée du cinq juillet, des festivités sont prévues tout le long de la façade maritime. Soyez nombreux, implore l’animateur de service public à la population qui se tâte : avec tout ce zef, est-ce bien raisonnable d’aller sur le front de mer ? Et c’est quoi encore ce spectacle ? Hormis le feu d’artifice que l’on pourra voir depuis les fenêtres, on n’aura pas grand chose : encore des groupes folkloriques des pays frères et amis d’hier et d’aujourd’hui qui s’ennuieront à essayer de nous égayer. Sur le front de mer, à deux pas du Sénat. Là où, il y a quelques jours, on dit que Zohra Drif Bitat a pleuré à l’écoute du programme du nouveau gouvernement - qui est le même que le précédent.
Oui, on dit qu’elle a pleuré. Sénatrice du tiers présidentiel désignée par Bouteflika - dont elle serait très proche -, elle a glissé au Chef du gouvernement Belkhadem que son programme était aussi sec que l’oued Soummam en été et qu’il ne donnait pas envie de se baigner dans les eaux du bonheur. Elle a ajouté que de toute manière, personne n’avait voté pour son projet. Et puis ensuite, elle a pleuré. Quand on connaît Zohra Drif, on devient comme un bonbon amer lorsqu’on se rend compte que "tiens, elle aussi elle pleure". D’abord, elle est toute petite bien que jolie, elle parle avec des tche plein la bouche. Quand elle avait vingt ans, cette fille de cadi de Tiaret, une gosse de riche quoi, a tout laissé tomber, son droit à la fac et les draps bien propres de sa chambre. Et elle est partie bravement faire la guerre, elle est devenue poseuse de bombe, c’est une héroïne de la bataille d’Alger, ni Bigeard, ni aucun salaud ne lui faisait peur. Arrêtée, torturée, puis libérée, à l’indépendance, elle a continué son droit sans jamais pleurnicher et elle est devenue avocate au barreau d’Alger. Depuis, c’est une dame qui compte.
Quarante cinq ans plus tard, elle pleure au Sénat. C’est triste non ? Oui ? Peut-être qu’elle a pleuré parce qu’en Algérie, on apprend en quinze lignes, au détour d’un journal, que la police judiciaire vient d’arrêter à Tlemcen trois individus qui se baladaient dans une Renault Express avec 100 mines anti-personnel, « cachées à l’intérieur du véhicule. Chacune de ces mines contient une charge de TNT d’un poids variant de 100 à 150 grammes ». En tout, ils en avaient quatre cent de ces mines anti-personnelles et c’est tout un réseau de fabricants de bombe qui a été ainsi « démantelé ». Le plus insensé est que ces mines, ils s’en vont les récupérer là où les a laissées l’armée coloniale. Ces mines du temps de la guerre, c’était un cauchemar pour la résistance algérienne, qui y a laissé des centaines de djounouds. Quelle sensation étrange de penser que ce cimetière de résistants au colonialisme est aujourd’hui profané par d’autres Algériens qui vont à la cueillette du TNT laissé par l’armée française… il y a quarante cinq ans. Alors, ce n’est pas parce que nous sommes indépendants et fiers de l’être que nous n’avons pas le droit de temps en temps de pleurer.



