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«Si tu ne fais pas allégeance, tu sors de la normalité»
Comment se passe la « rentrée politique » en Tunisie ?
MBJ - Cette formule, traditionnellement reprise après le long repos estival, suppose l’existence d’un jeu politique qui obéit, certes, à un rapport de force mais surtout aux règles de l’Etat de droit.
Or, nous ne connaissons rien de tout cela, nous vivons depuis longtemps sous le signe de la négation du politique. Tout est régi sur la base du seul rapport de force, la seule règle étant « Si tu ne fais pas allégeance, tu te mets hors de la normalité ».
Les droits fondamentaux de s’exprimer, de s’organiser en parti, association ou syndicat, pourtant garantis par la Constitution, ne sont plus considérés que comme des privilèges octroyés aux proches et refusés aux autres, selon les procédés du marchandage à l’allégeance.
Ainsi le FDTL, légalisé depuis près de cinq ans, n’a aucun accès aux médias « nationaux », télévision, radio… pourtant financés par les citoyens. Les lieux de réunion, publics et privés, nous sont systématiquement refusés. Nos propres locaux sont sous surveillance policière permanente. Nos militants sont intimidés et certains de nos invités sont souvent empêchés de participer à nos réunions ou même de nous rendre visite.
La situation est en train de s’aggraver quand, face à la détermination de l’opposition, on assiste à des actes inquiétants comme l’incendie criminel du cabinet de Maître Ayachi HAMMAMI ou l’expulsion du Parti Démocrate Progressiste de ses locaux conduisant ses deux leaders à une grève de la faim illimitée.
En un mot, le pouvoir veut jouer tout seul ou avec des comparses, ce qui revient au même…
Comment, dans de telles conditions, peut-on parler de politique, de pluralisme, de compétition ?
N’est-ce pas le signe le plus patent de l’échec de l’opposition ?
MBJ - Peut-on vraiment parler d’opposition dans le contexte qui prévaut depuis plusieurs années et en l’absence des libertés élémentaires ?
De même, si elle a sa part de responsabilité, compte tenu les conditions dans lesquelles elle milite, on ne peut pas l’accabler. Nous ne sommes pas en compétition avec les militants d’un parti majoritaire classique. Nous sommes confrontés à un Etat, avec tous les moyens dont il dispose. Nous nous trouvons presque toujours face à des policiers en civils qui agissent selon les « TAALIMETS », des instructions le plus souvent arbitraires. La responsabilité du RCD,« parti au pouvoir » devenu « parti du pouvoir », ne doit pas être occultée et il devra un jour rendre des comptes, ne serait-ce que devant l’Internationale Socialiste, organisation démocratique dont il se prévaut d’appartenir et dont il bafoue les valeurs.
Contre cet absolutisme du pouvoir étatique, n’y a-t-il rien à faire ?
MBJ - Bien sûr qu’il y a beaucoup à faire, et en premier lieu essayer, dans ce contexte d’asphyxie systématique, de s’organiser pour se développer.
Nous avons, en dépit de nos modestes moyens, lancé un journal heddomadaire, Mouatinoun. En raison du verrouillage, nous trouvons d’énormes difficultés pour le diffuser et le rentabiliser aux fins d’assurer sa survie. Nous avons dû prolonger la pause de l’été, qui dura deux mois. Et c’est par défi que nous reprenons sa diffusion le 3 octobre avec un numéro bilingue.
En deuxième lieu, il est nécessaire de rassembler l’opposition démocratique et crédible derrière un mot d’ordre clair qui viendrait s’ajouter aux revendications classiques des libertés fondamentales et l’amnistie générale…
A quoi pensez-vous précisément ?
MBJ - Je pense aux rendez-vous de 2009. Le pouvoir s’y prépare depuis un an.
Une campagne fiévreuse d’allégeance est déjà en place pour appeler le président sortant à une nouvelle candidature pour un cinquième mandat. La campagne, censée être spontanée, frise le ridicule. Y sont mêlées des organisations à caractère syndical, des associations culturelles et même sportives, des assemblées informelles dont on ne connaît ni les initiateurs ni le lieu de réunion. Cela n’a aucun sens et consacre le mépris dans lequel on tient l’intelligence de notre peuple et ses élites.
Et le candidat en a-t-il vraiment besoin ? Personne ne peut croire aujourd’hui à l’existence d’une vraie compétition.
Mais qui nous empêche d’agir ensemble pour créer les conditions d’une vraie participation ? Qui nous empêche de nous rassembler pour des Elections Démocratiques en 2009 ?
Est-ce vraiment possible vu les divisions qui paralysent l’opposition ?
MBJ - Ces divisions sont réelles, mais elles sont trop souvent amplifiées par la propagande officielle.
On peut également penser que certaines tentatives maladroites et inopportunes pour improviser un leadership de l’opposition par des coups médiatiques contribuent à créer malaise et défiance. Je pense, malgré tout, que la partie est jouable à condition que nous cessions, les uns et les autres, de nous comporter en donneurs de leçons comme si quelqu’un ou quelque parti détenait la vérité absolue et la solution miracle.
Plus concrètement, il y a un effort à faire pour que tous les acteurs s’accordent sur l’ordre des priorités du moment. Ce ne sera pas aisé mais c’est possible. Certains partenaires, en dehors du comité du 18 octobre pour les libertés, placent le projet de société à la tête de leurs préoccupations et, ce faisant, rechignent à mener des actions communes avec ceux qui ne partagent pas leurs idéaux. Ils ont des arguments qu’il faut prendre au sérieux et écouter. Ce ne sont pas des éradicateurs et ils ne veulent pas être des alliés objectifs du système répressif. Il faut les convaincre que la grave dégradation que connaît le pays implique une action urgente pour changer l’équilibre des forces outrageusement favorable aux tenants du pouvoir.
Comment le faire sans sacrifier le projet progressiste de modernisation de la société ? La question n’est pas insoluble et le FDTL fera tout ce qui est en son pouvoir pour rapprocher les points de vue, ou tout du moins créer un climat de sérénité qui nous évitera de nous enliser dans des querelles marginales de nature à affaiblir l’ensemble de l’opposition. Un dialogue sérieux est d’ores et déjà engagé avec nos camarades d’Ettajdid.
Nous en attendons beaucoup et nous ferons en sorte que 2009 ne soit pas une occasion ratée. Il nous faudra pour cela éviter les erreurs et les malentendus de 2004.
Concrètement, quelles mesures préconisez-vous ?
MBJ - Nous allons en discuter ensemble mais certaines sont évidentes.
D’abord, il nous faut conquérir nos droits élémentaires afin d’établir un lien avec la société - car tout est fait pour nous empêcher de communiquer avec les citoyens. Il faut que cela cesse.
Il y a ensuite des règles à modifier pour que l’opposition puisse participer aux élections. Pensez que s’il y a aujourd’hui, pour une raison ou une autre, vacation au sommet du pouvoir, selon les lois en vigueur, seul le RCD est en mesure de présenter un candidat à l’élection présidentielle. Ce qui est évidemment une source de blocage et d’instabilité institutionnelle. Nous en sommes là parce que le pouvoir refuse de mettre en place une règle du jeu stable et connue longtemps à l’avance, qui soit susceptible de consacrer le pluralisme des candidatures. Il ne cherche qu’à se maintenir, qu’à s’assurer « le risque zéro » et pouvoir, à la dernière minute, concocter une loi exceptionnelle et transitoire qui vise essentiellement à éliminer ses adversaires de la course.
Quant aux élections législatives, le pouvoir, par une étrange règle de quotas, a mis en place un système électoral dont il maîtrise parfaitement les tenants et les aboutissants. Il assure pour lui-même 80% des sièges et déplace la compétition dans le champ de l’opposition, qui récolte les miettes. Il a ainsi pu intégrer au décor les moins farouches. Ce système, qui ne reflète en aucun cas l’image des composantes politiques, doit changer.
Reste le problème - probablement le plus délicat - de créer les conditions de la participation effective des citoyens : inscription sur les listes électorales, liberté et secret du vote… e.tc.
A ce propos, l’idée d’une commission de contrôle indépendante me semble incontournable.
Si je comprends bien, vous êtes pour une participation aux élections prochaines ?
MBJ - Nous n’avons jamais été contre par principe.
Jusque-là, nous avons refusé de participer à des pseudo élections dont les résultats sont précisément connus avant même qu’elles ne commencent.
Nous avons deux ans pour tout faire afin que les conditions changent. A ce moment là, nous déciderons en fonction de l’évolution de la situation. Le meilleur scénario serait que l’opposition adopte une attitude commune. Il faut y travailler dès maintenant, calmement, méthodiquement. Rassembler implique des impératifs. En premier lieu l’humilité. Il n’y a pas d’un côté les bons intransigeants accrochés à leurs principes et prêts au sacrifice suprême et , de l’autre, les opportunistes qui, dans le meilleur des cas les faire valoir. Il faut certes de la clarté dans les choix. Il faut dénoncer les compromissions, pour des raisons morales, mais surtout parce qu’elles retardent l’heure de la délivrance. Il faut enfin se convaincre que, pour réaliser un objectif, il ne suffit pas d’avoir raison, il faut surtout que la raison soit celle de tous au bon moment, au moment de l’épreuve. Cela ne se fera ni par les incantations ni par les décrets.
Un dernier mot. Quelle issue voyez-vous à la grève de la faim entamée par Maya JRIBI et Néjib CHEBBI ?
MBJ - Je m’inquiète de leur état de santé. Je suis bien évidemment solidaire d’autant que ce qui arrive au PDP peut arriver à toute organisation, parti, ou personne, qui refuse l’allégeance. S’agissant d’un problème qui concerne toute l’opposition, j’aurais privilégié une démarche collective. Mais l’heure est à la solidarité. Cette histoire pathétique illustre bien notre sous-développement politique. Le rôle d’un Etat démocratique aurait été d’intervenir pour assurer aux organisations civiles leurs besoins vitaux : financement public, locaux, publicité dans leurs journaux. Seul le RCD dispose d’un budget illimité, de centaines de locaux gratuits et de milliers de fonctionnaires détachés aux frais de la communauté nationale. Un Etat de droit, un Etat juste, voilà ce dont la Tunisie a le plus besoin.



