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Hommage à l’Audace
L’Audace boucle en ce vingtième anniversaire de la dictature son 153e numéro. Durant quinze années, elle a réussi à maintenir le cap, préserver son indépendance, défier les pressions d’Etat, faire face aux procès, narguer les maîtres-chanteurs du régime tunisien, publier en toute liberté les informations les plus dérangeantes qui n’ont cessé d’irriter le sommeil d’un tyran et de la pègre qui l’entoure.
Mais ce journal a aussi pêché par une faiblesse qu’il paye aujourd’hui. Peu d’opposants se sont investis dans cette aventure palpitante et dangereuse.
Des raisons personnelles et, pour tout dire, relatives à ma santé et des raisons financières (les ventes à l’étranger et dans les provinces ne sont pas honorées) m’ont acculé à jeter l’ancre. Jeter l’ancre ne veut pas dire jeter l’éponge. J’annonce donc publiquement que l’Audace cessera de paraître pour quelques temps afin de réfléchir sur une autre formule de parution sur des bases plus solides, plus saines financièrement et impliquant plus de personnes engagées.
Maintenant que cette décision est prise, et qu’elle est irrévocable, je ne vais pas faire le procès de l’opposition tunisienne. Elle est déjà la première lésée avec cette disparition. Et j’espère vivement qu’elle en tire les leçons pour l’avenir, de faire en sorte qu’un journal aussi intransigeant sur les valeurs démocratiques tel que l’Audace ne fonctionne plus avec un seul homme.
Les raisons qui me poussent à une retraite provisoire auraient pu être contournées si une équipe étoffée et disponible était sur le pied de garde. Car, hormis les considérations juridiques qui attribuent l’Audace à moi-même et à moi seul j’ai toujours pensé que ce journal était celui de la Tunisie entière débarrassée de la tyrannie et du despotisme.
Comme le disait Nicolas Beau du Canard Enchaîné sur les mêmes colonnes de ce journal, « l’Audace a ouvert la voie pour le journalisme de demain en Tunisie ». Pour ma part, je me retire volontairement pour des raisons de santé, la tête haute, juste pour un temps non sans demeurer vigilant sur ce qui se passe dans le pays qui m’a vu naître. Quinze ans après le début de cette aventure exaltante je quitte le navire au milieu d’une mer déchaînée. Il y a certes en moi un sentiment d’inachevé, d’où cette annonce la mort dans l’âme. Mais comme l’on dit à l’impossible nul n’est tenu. Des considérations vitales m’imposent cette retraite. En attendant, je tiens à préciser haut et fort qu’aucune négociation de quelque ordre n’a eu lieu entre la mafia au pouvoir et moi-même. Je maintiens que le régime de Ben Ali est sanguinaire et brutal. Le fait même qu’il puisse respirer vingt ans après le putsch militaro-policier du 7 novembre 1987 dépasse la fiction.
Je maintiens qu’il ne disparaîtra que grâce à un front de l’opposition qui sache encadrer la rue et qui soit porteur d’un projet crédible. Car, comme le disait Montesquieu, il y a plus de deux siècles, « lorsque cesse le tumulte de l’élite un pays est mûr pour le despotisme ».
Je maintiens que Leila Ben Ali et sa fratrie constituent le pire cancer que la Tunisie ait connu et qu’il faut s’en débarrasser au plus vite.
Je maintiens que notre pays a été installé dans un cycle de violences à l’issue incertaine par la seule faute de Ben Ali et de sa politique aveugle.
Je ne retire aucune phrase de ce qui a été publié dans l’Audace quinze ans durant par moi-même ou par d’autres collaborateurs.
Je remercie les amis et les soutiens infaillibles de l’Audace durant toute cette période tels que le docteur Moncef Marzouki, le docteur Mustapha Ben Jaafar, M. Rached Ghannouchi, Sihem Bensedrine, Habib Mokni, l’ancien ministre Ahmed Bennour, Khaled Ben M’Barek, Anissa Picolli, Marie-Christine Perrin, Sophie Vieille, RSF, Amnesty International, la FIDH ainsi que tous les abonnés et lecteurs authentiques. Je demande pardon à ma fille Idyl qui n’est pas d’accord avec cette disparition et je dis à tous au revoir et peut être même à bientôt.



