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Carnet de route Israël-Palestine (I)

26 décembre 2007, aéroport de Roissy.

Première fois pour la Terre Promise, embarquement immédiat.
Tel Aviv, Jérusalem, Ramallah, Naplouse, Eilat et quelques pas, quelque part en Egypte vers le Sinaï, voilà la feuille de route de mes premiers pas vers l’endroit le plus sensible au monde. Le plus scruté. Le plus décrit. Le plus décrié. Le plus fantasmé. Des Croisés des croisades à Flaubert Gustave, de François Mitterrand à Rika Zaraï, je dois reconnaître qu’ils sont quelques-uns à m’avoir précédée.

El Al.

En hébreu signifie : En l’air.

Avec El Al, et c’est El Al qui le dit, vous vous sentez " chez vous loin de chez vous ".

Et en effet je m’attendais à voir le Mur, mais je ne pensais pas qu’il commençait ici, à Roissy, chez nous, porte B03, terminal 2.
Une chouette ambiance d’abord. Deux bidasses genre les vautours du Robin des Bois de Walt Disney qui se traînent encore lourds de dinde et de bûche. Un type me fait signe d’approcher. C’est juste pour me poser quelques questions. Nom, prénom, date et lieu de naissance, vous transportez des bombes ? Vous avez fait votre sac vous même ? Bref, un type qui sait parler aux femmes.

Un deuxième prend le relais. Mêmes questions, mêmes réponses. Vous avez des armes ? Des explosifs ? Une lime à ongle ? Il me laisse à une jeune femme. Souriante, celle-là. Mêmes questions. Puis le sourire se fige. Vous avez des amis Palestiniens ? Israéliens ? Qui viennent du Proche-Orient ? Libanais ? Syriens ? Oh ça non, quelle horreur, pensez-vous, dis-je ! Et l’ami qui est avec vous là, hein dites moi, comment l’avez vous rencontré ? Quels sont vos rapports ? Je commence à me crisper. Mais, non, " c’est pour votre sécurité ", m’assure-t-elle. Et on continue. Votre métier ? Journaliste. Mais je viens comme touriste. Ah, journaliste ? Où ça ? Dans un journal satirique d’information en ligne qui s’appelle Bakchich. Pardon ? Vous pouvez répéter le nom ? Bakchich, je dis. Bakchich ? Ah, mais c’est arabe ça !? Non, c’est pas arabe, je fais, c’est du persan. Et toc ! Même que c’est passé dans le langage courant en France. Je connais pas Bakchich, elle fait. Et elle épelle le mot lentement, B. A. K. C. H. I. C. H. Ca vous dérange si on va voir ce que c’est ? Parce que je connais pas. Non non, on peut aller voir, je dis.

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Carnet de route
© Nardo

Devant l’écran de son vieux PC, elle me demande de la connecter au site. Vous pouvez me montrer vos écrits ?

Et là, oups ! Je me souviens avoir chroniqué le livre de John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt intitulé – accrochez-vous – Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine. Comment lui expliquer qu’il s’agit d’un des livres les plus importants et des plus commentés sur la question depuis sa parution aux Etats-Unis en 2007 ? Je m’arrange pour qu’elle passe à côté. Facile, c’est moi qui tiens la souris.

L’épreuve est terminée. Elle aura duré une bonne heure. C’est peu m’assure-t-on plus tard.
« Israël ou la culture de la peur ». C’est le titre du dossier de Courrier International de cette semaine là.

Aéroport Ben Gourion, Tel Aviv

Oh, comme il a de grandes oreilles Ben Gourion !

Une remarque entendue devant la statue du père de la nation, au bout d’un couloir interminable de l’aéroport de Tel Aviv.

En réalité, c’est sa coiffure qui donne cette impression. Ben Gourion, soyons précis, avait des oreilles de taille normale. Mais c’est la sculpture représentant sa coiffure qui lui donne ainsi un petit air de Mickey Mouse en moins gai.

Mais j’approche de la Céleste, il serait temps de consulter mon guide touristique.

Jérusalem

Je lis. Jérusalem, ville de plus de 700 000 habitants, dont 470 000 Juifs et 230 000 Palestiniens (ces estimations datent de fin 2006). A voir absolument, le dôme du Rocher, la Mosquée Al-Aaqsa, et le Mur des lamentations.

D’accord, mais en arrivant dans la cité, ce que je vois de Jérusalem, c’est des routes, un mur et des barbelés. Le mur, je savais bien sûr, mais tous ces barbelés… Les barrières structurantes déstructurent la belle ville compliquée. Je perds vite mes premiers repères.

La vieille ville

Nous l’abordons par les ruelles de Jérusalem Est. Le dôme doré et le mur des lamentations me séduiront plus tard. Pour l’heure, je préfère me perdre dans les coulisses de la vieille ville. Un labyrinthe de pauvreté, d’agitation, de cris, de vie. Les cris, ce sont ceux des commerçants. On vend des vêtements, des légumes, des gâteaux, des jus de fruits… Une petite grenade pressée ? Des tissus, des tapis, ah encore des gâteaux ! Une dizaine de Palestiniennes de tous les âges se regroupent autour d’un heureux vendeur de sacs à main sexy, très sexy même (les sacs, pas le vendeur) ! Quelques hommes recroquevillés dans un espace de 2 mètres sur 2 boivent un thé et fument le narguilé autour de pions et de dés. On croise des gosses qui jouent à la balle. Le plus âgé d’entre eux (12 ans ?) s’approche de moi et me fait le baise main. On rit. Passage du côté israélien. D’abord les sacs sous les portiques. Très vite, les lamentations, les chuchotements, les chants, une fête religieuse ! Les hommes d’un côté les femmes de l’autre. Les spectateurs ne peuvent pas les voir ces femmes en prière. Derrière pointent le dôme du Rocher et la grande Mosquée Al-Aqsa. Beau symbole. Il ne représente en rien la réalité du pays.

Un p’tit tour dans Jérusalem Ouest

Vendredi après-midi, il commence déjà à faire nuit, je me promène avec mon ami dans les rues de Jérusalem Ouest. On cherche une boutique où acheter une bouteille de rouge. C’est pour le dîner, chez des amis israéliens. On monte une longue avenue, au hasard. Qu’est-ce que les rues sont vides… Pourtant, cette petite place qu’on vient de traverser rassemble souvent beaucoup de monde. C’est de là que partent les manifestations.

Machinalement, on prend la première à droite. A droite encore… Ah, enfin, des personnes arrivent en face, un groupe. Ecoute, ils parlent anglais, des touristes on dirait… non, écoute, ils parlent de leur mission, convertir les Juifs…

Ce sont des Chrétiens Sionistes, américains.

Elle est vraiment difficile à trouver cette bouteille de rouge, tout est fermé. C’est bizarre qu’ils nous aient invités un vendredi soir, en général les Juifs passent cette soirée en famille, non ? Vendredi soir, c’est Shabbat. Ah, mais oui, c’est Shabbat, c’est pour ça que tout est fermé.

Enfin pas tout quand même, parce qu’on fini par tomber sur un café ouvert. Assez branché d’ailleurs. La terrasse est chauffée ? Chauffée. On s’assied. Un thé à la menthe et un chocolat chaud s’il vous plaît, il est bizarre le chocolat, il faut aller repêcher les carrés fondus loin au fond du verre. Autour de nous, il y a quelques autres personnes, de différents pays. Il y a deux Indiens là, assis autour d’une petite table ronde au bord du trottoir, et puis le couple derrière, ils doivent être d’Amérique du sud, non ? Et puis il y a nous, français.

On parle, on parle, et tiens ? Ecoute, des chuchotements. Ca vient de la rue derrière tu crois ? Ils sont de plus en plus forts tes chuchotements, c’est des voix d’hommes, ils martèlent un truc en coeur. Tu entends toi ? Ils disent quoi ? Ils disent « Shabbat, Shabbat / Shabbat, Shabbat ».

Ils arrivent. Ils sont six, revêtus de la tenue traditionnelle des Juifs orthodoxes, avec le haut chapeau noir et le long manteau. Celui qui marche un peu en avant des autres dirige le groupe on dirait. Ils approchent, et s’arrêtent. Juste devant le bistrot. « Shabbat, Shabbat / Shabbat, Shabbat ».

La porte du café claque. C’est la serveuse qui la ferme de l’intérieur. Ils ne bougent plus, mais continuent à dicter le « Shabbat », assez fort. On entend vaguement le voisin dire : « il arrive qu’ils lancent des pierres ». On voit la serveuse qui s’énerve un peu derrière la porte vitrée. Ils repartent, toujours de conserve, sans avoir lancé de pierres.

Le café aurait dû être fermé. C’est tout ? C’est tout.

Je vais acheter ma bouteille de rouge à l’intérieur.

Demain, suite du reportage : dans les territoires palestiniens