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Amartya Sen, une quille dans le jeu de l’Elysée
Le Château n’est pas un lieu de villégiature. Tout le monde connaît l’échéance, les municipales. Le combat aujourd’hui larvé entre les libéraux et les hétérodoxes, s’il a commencé, n’en est qu’à ses débuts. Tout est bon, les libéraux préfèrent les rapports (Attali, Beigbeder), les hétérodoxes les références historiques, et, depuis quelques temps, les intellectuels. Parmi eux, Amartya Sen, prix Nobel d’économie, professeur à Harvard. Le 17 janvier, reçu à l’Elysée, celui-ci a accepté de « contribuer à la réflexion sur les limites du Produit National Brut comme critère de mesure de la performance économique et du bien-être ». L’économiste réputé vient de publier un livre, « L’économie est une science morale ».
Sa pensée est subtile, souple, non conflictuelle. Généreuse, mais efficace.

Deux libertés, un seul combat
Pour Amartya Sen, il y a deux libertés. Une liberté « négative », qui ne subit aucune entrave. Je suis libre de me promener dans le parc, je suis libre de ne pas m’arrêter au feu rouge, je suis libre d’accepter un travail payé en-dessous du SMIC… Bref, il est interdit d’interdire. C’est la liberté que prônent les « libertariens », pour reprendre le terme du prix Nobel – qui associe de ce fait libéraux et libertaires.
La seconde liberté, c’est la « positive », que l’économiste présente comme la liberté de réussir sa vie, c’est-à-dire de pouvoir la choisir. Un homme qui meurt de faim n’a pas la liberté de faire autrement. Il subit sa vie. Personne ne meurt de faim par choix ! Cette liberté, oubliée par les libéraux, est fondamentale. Pour Sen, un homme est libre parce qu’il peut aller et venir, mais aussi parce qu’il peut exercer cette liberté. Or, s’il est handicapé, illettré, il ne le peut pas. Il faut donc qu’il soit instruit, en bonne santé, qu’il ait accès à l’information… Et ça, c’est la responsabilité de l’Etat.
Une pensée qui conduit à une réhabilitation de l’Etat
Pour que cette liberté positive puisse s’exercer, celle que donne l’instruction, la santé, il peut être à certains moments nécessaire de planifier. Le mot peut paraître anachronique. Mais dans ce livre (publié en 2003), il trouve simplement sa place, sans plus de justification que l’autorité bienveillante du professeur d’Harvard. Et pour illustrer son propos, à contre courant de toute la vulgate économique, il affirme que la santé des paysans chinois était meilleure avant les réformes de 1979 qu’après. C’est-à-dire avant les réformes libérales qu’après… Avec cette même bonhomie, il pointe les limites du système américain. Et rappelle que dans les années 1990, un noir à Harlem avait " moins de chance d’atteindre la quarantaine que dans un Bangladesh affamé ".
Il ne remet pour autant pas en cause systématiquement l’efficacité du marché. « Le marché peut être en effet, dans beaucoup de domaines, un puissant allié de la liberté individuelle ». Tout est dit : dans certains domaines. Lesquels ? Il ne répond pas.
Un livre qui se lit un crayon à la main, mais un livre passionnant, et sûrement salutaire à qui veut comprendre, loin des conflits de personnes et du jeu de quilles de l’Elysée, les subtilités de la pensée économique.



