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Biya sème le chaos pour présider à vie

Rien n’était plus prévisible que les événements qui ensanglantent le Cameroun depuis la mi-février, et qui ont déjà fait – selon un bilan très incertain et loin d’être définitif – au moins une vingtaine de morts à travers le pays . Depuis des mois, le cocktail était prêt pour faire exploser cette « Afrique en miniature » dont les guides touristiques et les thuriféraires aveugles vantent sur papier glacé la « stabilité », la « paix », et autres balivernes.

Depuis des mois en effet, on parle partout de l’envolée des prix du carburant qui atteignent dans ce pays – pourtant producteur de pétrole – presque le même niveau qu’en Europe. Partout on se plaint du prix exorbitant des denrées de base, des transports, de l’électricité – et du racket permanent dont profitent des autorités gangrénées par la corruption. Et lorsque les gens tentent de protester, comme ce fut le cas ces derniers mois à Buea, Abong Mbang ou Kumba, on ramasse chaque fois des cadavres criblés par les balles réelles des forces de l’ordre [1].

Une crise politique profonde

Mais cette fois, l’étincelle sociale a fait sauter le baril de poudre politique. Car s’il est possible, un temps, de supporter la misère, cela devient plus difficile lorsque la caste des dirigeants repus annonce qu’elle se maintiendra au pouvoir pour toujours, et par tous les moyens. Aussi ne faut-il pas s’étonner que quelques semaines après l’annonce par Paul Biya lui-même, de son intention de modifier l’article de la Constitution camerounaise qui lui interdit de se représenter aux prochaines élections présidentielles en 2011, la situation dérape (lire encadré).

Telle est la clef de la crise camerounaise actuelle. Loin de se limiter, comme certains le prétendent, à une grève de taximen qui aurait mal tourné ou aux difficultés passagères liées à la « vie chère », il s’agit en fait d’une profonde crise politique. La plus grave qu’ait connue le pays depuis les fameuses « années de braises » du début des années 1990, qui avaient contraint le régime dictatorial à « s’adapter » – à coup de répression, de scrutins truqués et de biftons bien placés – aux règles nouvelles d’une « démocratie » et d’un « multipartisme » arrachés de haute lutte par une population désarmée soumise à l’abondante mitraille des « forces de l’ordre » (les affrontements avaient, à l’époque, fait plusieurs centaines de morts).

Chronique mortuaire

Samedi 16 février : le coup d’envoi des événements a eu lieu ce jour lorsqu’une manifestation organisée à Douala par le Social Democratic Front (SDF), le principal parti d’opposition, contre la révision imminente de la Constitution, est réprimée dans le sang (deux morts).

Jeudi 21 février : alors qu’elle a diffusé en direct les images de la manifestation du 16 février, et notamment celles de l’attaque de la voiture du président provincial du SDF Jean-Michel Nintcheu par les forces de l’ordre, la chaîne de télévision privée Equinox TV est fermée par les autorités.

Lundi 25 février : la grève organisée par les syndicats des « transports terrestres » (taxis urbains et bus inter-urbains) pour protester contre les prix du carburant, est massivement suivie dans la plupart des villes du pays. À Douala : manifestation de 2000 personnes devant les locaux de la télévision Canal 2 (clone privé de la télévision d’État), et marches de protestation contre la hausse des prix et la révision de la Constitution. La ville de Douala est bouclée et quadrillée par les « forces de l’ordre ». Des renforts militaires sont envoyés de Yaoundé et de Koutaba. Bilan de la journée : quatre morts.

Mardi 26 février : la grève des transports se poursuit dans toutes les villes et les manifestations prennent de l’ampleur à Douala (quartiers de Bepanda, Grand Moulin, Logpom, Maképé, Konamoussadi, etc.). Des commerces, des stations services et des symboles de la France (Orange, PMUC, etc.) sont détruits. Le portrait de Paul Biya est maculé. Dans le 5e arrondissement de cette ville, fief de Françoise Foning, figure importante du parti au pouvoir, la préfecture, la mairie et le centre provincial des impôts sont brûlés par les manifestants.

Déjà paralysées et isolées par la grève des transports, plusieurs villes à l’ouest et au nord-ouest du Cameroun rejoignent le mouvement de protestation contre Paul Biya et contre la hausse des prix : Bamenda, Buea, Dschang, Foumban, Bafoussam, Loum. On dénombre au moins sept morts dans cette seule région.

Mercredi 27 février : ayant obtenu une baisse des prix du carburant de 6 francs CFA (1 centime d’euros), les syndicats de transporteurs annoncent qu’ils mettent fin à la grève. Mais ils ne sont pas suivis par leur base qui considère cette baisse très insuffisante : la grève continue.
Les émeutes se poursuivent à Douala et gagnent Yaoundé. La capitale politique est à son tour quadrillée par les militaires et un hélicoptère largue des bombes lacrymogènes sur le quartier populaire de Mokolo. Des affrontements violents ont lieu entre la population et les forces de l’ordre dans plusieurs quartiers de Yaoundé (Tsinga, Mendong, Ngousso, Mimboman, Ekounou, etc.). Dans l’après-midi, l’AFP évoque un bilan de 17 tués depuis le début du mouvement.

A 20 heures, Paul Biya sort de son silence en prononçant un discours de cinq minutes à la télévision. Il évoque un complot visant à le déstabiliser. Selon lui, l’objectif des comploteurs est d’« obtenir par la violence ce qu’ils n’ont pu obtenir par la voie des urnes, c’est-à-dire par le fonctionnement normal de la démocratie (…). Les apprentis sorciers qui, dans l’ombre, ont manipulé [l]es jeunes ne se sont pas préoccupés du risque qu’ils leur faisaient courir en les exposant à des affrontements avec les forces de l’ordre ».
Après le discours de Paul Biya, des jeunes gens manifestent au quartier Essos de Yaoundé. La police descend sur le campus universitaire de Ngoa Ekele (au centre de Yaoundé) : plusieurs étudiants sont molestés, d’autres sont arrêtés. Alors que les « forces de l’ordre » continuent à tirer nuitamment dans les villes de Yaoundé et de Douala, le présentateur vedette de la chaîne gouvernementale, Charles Ndongo, menace les jeunes et stigmatise les parents « irresponsables ». « J’espère que tout le monde a entendu le message de responsabilité, de paix, d’unité et de stabilité lancé ce soir par le Chef de l’État », lance-t-il.

Jeudi 28 février : Les principales villes du pays restent quadrillées par les militaires. Tous les commerces sont fermés. Lorsqu’elles sont ouvertes, les banques sont placées sous haute surveillance militaire et policière. La pénurie d’essence commence à se faire fortement sentir. Mis à part le quotidien privé Le Jour et le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune, aucun organe de presse n’est disponible dans la capitale. Alors que les directeurs des différentes publications de la place sont convoqués par le ministère de la Communication, la gendarmerie investit les locaux de la radio privée de Yaoundé Magic FM et confisque son matériel. Les médias ne parlent plus d’affrontements. Des coups de feux sont pourtant à nouveau notés à Yaoundé au court de la journée, et la situation reste extrêmement tendue à Douala et dans d’autres villes (comme à Bamenda, capitale de la province anglophone, où les affrontements ont fait, dans la seule journée de jeudi, entre un et trois morts selon les sources).

Les Camerounais réclament à nouveau et bruyamment le départ de Biya

Vingt-cinq ans après l’accession au pouvoir du « Père de la Nation » et quinze ans après les « villes mortes », les Camerounais réclament donc à nouveau, et bruyamment, le départ de Biya, héros de leurs cauchemars depuis bien trop longtemps. Depuis quelques mois, la grogne semble même gagner jusqu’aux fonctionnaires pourtant privilégiés et à certains militants de l’ex-parti unique au pouvoir, le RDPC – peut-être conscients de l’impatience frondeuse de millions de Camerounais.

Mais Paul Biya, sûr de son fait, certain de gagner toujours les élections truquées et soutenu depuis toujours par ses parrains parisiens (il a officiellement annoncé, début janvier, la visite prochaine de Nicolas Sarkozy au Cameroun…), persiste et signe. Au terme de trois jours d’affrontements sanglants dans les principales villes de la partie sud du pays, il peut donc s’inventer un vaste complot, ourdi par de mystérieux « apprentis sorciers », et promettre à ceux qui en douteraient que « force restera à la loi » du plus fort. Le ton est donc donné pour les prochains jours : feu à volonté.