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Même Bush est devenu socialiste

Le plan de sauvetage de Wall Street proposé par l’administration Bush le
19 septembre n’est qu’une gigantesque escroquerie. Marchera-t-il ? Rien
n’est moins sûr. Même le secrétaire du Trésor de George W. Bush,
Henry Paulson, l’auteur dudit plan, ne pouvait l’affirmer avec certitude.
Interrogé le 21 septembre sur la chaîne de télévision ABC dans
l’émission « This Week », il n’a pu offrir qu’un faible « It HAS
to work » (ça DOIT marcher) à la question « will it work ? » (est-ce
que ça marchera ?).

Le Plan Paulson consiste à donner carte blanche au gouvernement fédéral
et au secrétaire du Trésor pour racheter les prêts pourris et toutes les
créances à risque que possèdent les grandes banques et sociétés
d’investissement américaines, y compris à l’étranger. Et à faire
payer le tout par le contribuable américain pour un coût évalué à 700
milliards de dollars. Car personne ne sait exactement quel sera le
coût final de ce plan. Pas même le Paulson en question qui a avoué le 21
septembre sur la chaîne Fox News que le coût réel « sera déterminé
par la vitesse à laquelle l’économie se remet et à laquelle les prix
du logement se stabilisent »
.

A l’origine de cette crise financière qui nécessite ce renflouage de l’Etat, on retrouve la crise des subprimes et l’éclatement de la bulle immobilière. Les institutions de Wall Street ont tellement découpé et redécoupé les prêts immobiliers pour les vendre et revendre qu’ils ont créé un tas énorme de prêts pourris d’une telle complexité que personne — ni le gouvernement ni Paulson — ne pouvait comprendre les risques encourus.
Le Plan Paulson équivaut à un « socialisme de Wall Street », un socialisme qui ne bénéficie qu’aux spéculateurs téméraires à l’origine de la crise. Jamais, depuis des lustres, on a autant entendu le mot « socialisme » dans les médias américains… Comme l’a dit le chroniqueur de l’hebdomadaire Newsweek, Jonathan Alter (tendance démocrate de centre-droit), qui approuve le Plan Paulson, « nous sommes tous des socialistes maintenant », même l’administration Bush.

Pour le vérifier, il suffit de passer en revue les événements de ces
deux dernières semaines. Le 7 septembre, le gouvernement a nationalisé la dette de Fannie Mae et Freddie Mac, dont les responsables ont été destitués pour avoir massivement truqué les comptes. Du coup, le président Bush a choisi de résorber les 5 300 milliards de dollars d’emprunts-logement à risque que possèdent ces deux agences.
Le 15 septembre, un pilier de Wall Street, Lehman Brothers, faisait
faillite alors que les plus avisés des investisseurs et économistes ne
comprenaient pas la teneur des comptes farfelus publiés par la société.
Deux jours plus tard, la Réserve fédérale promettait de couvrir les 85
milliards de dollars de dettes que l’American International Group (AIG)
doit aux spéculateurs qui ont misé sur les emprunts-logement pourris et
acheté une assurance d’AIG pour les couvrir. Puis, le 19 septembre
c’était le tour du Plan Paulson. A chaque intervention du gouvernement,
Wall Street a rebondi. Logique quand on sait que ces interventions avaient
pour objectif de sauver de la noyade les titans de la finance qui font la
pluie et le beau temps à Wall Street…

« De quelle économie parles-tu ? »

Au début de la semaine dernière, dans l’atmosphère de crise généralisée qui a suivi la faillite de Lehman Brothers, John McCain a déclaré dans un discours que « les fondamentaux de notre économie sont bons ». Barack Obama est illico monté au créneau en lui demandant « De quelle économie parles-tu ? ». Même si McCain a corrigé le tir quelques heures après sa gaffe, en disant que « l’économie est en crise », le mal était fait.
McCain est apparu encore plus indécis lorsqu’il s’est opposé au sauvetage d’AIG par l’administration Bush avant de se contredire le lendemain.

A la fin de la semaine, dans les sondages nationaux Obama était légèrement en hausse, avec une moyenne de 2,2 % de plus que McCain, selon les calculs du site Real Clear Politics (http://www.realclearpolitics.com/polls/). Méfiance toutefois, la petite avance d’Obama reste inférieure aux marges d’erreur des sondages… Et c’est pourquoi, sur la carte du Collège électoral publiée ce week-end par Chuck Todd, directeur politique de la chaîne NBC et as de la mathématique électorale, le nombre d’Etats penchant pour l’un ou l’autre des deux candidats reste inchangé, comparé à la semaine précédente. A savoir : 233 voix pour Obama et 227 pour McCain (il faut 270 voix au Collège pour être élu). Un mauvaise signe pour le démocrate…

Qui plus est, dans l’Etat clé de Virginie où McCain a une avance de 7 points (selon le sondage plutôt fiable du National Journal) débute le 22 septembre le « early voting », une partie du scrutin réservé aux électeurs qui votent par la poste avant le 4 novembre prochain. Et selon l’expert Paul Gronke du Early Voting Information Center, dans les 34 Etats qui autorisent le « early voting », presque un tiers de l’électorat votera avant novembre, ce qui peut potentiellement nuire à Obama, comme en Virginie.

Obama s’entoure des artisans de l’abrogation de la loi Glass-Steagal

Au moins sur l’économie, McCain a maintenant adopté une rhétorique plus populiste que celle d’Obama, multipliant les attaques au sujet
de « l’avidité de Wall Street » et promettant de « nettoyer » la
place. Pendant que McCain essaie de se caler sur le président républicain
Teddy Roosevelt qui s’était posé comme le « casseur de trusts »,
Obama, lui, ne s’en prend pas aux spéculateurs-fraudeurs de la bourse ni
aux banquiers-aventuriers du capitalisme de casino.
Quand, au lendemain de l’annonce du Plan Paulson, Obama a tenu une conférence de presse, il s’est entouré d’une brochette de responsables économiques de l’administration Clinton : l’ancien secrétaire du Trésor Robert Rubin (qui comme Paulson est un ancien chef de la banque Goldman-Sachs, autre pilier de Wall Street qui a déployé les mêmes stratégies d’investissement douteuses que Lehman Brothers), l’ancien chef du Conseil de conseillers économiques de Clinton, Laura Tyson, et Gene
Sperling, ancien chef des questions économiques à la Maison-Blanche de
l’ex-président démocrate. Toutes ces braves gens ont été les architectes du soutien à l’abrogation de la loi dite de « Glass-Steagal ». Celle-ci interdisait aux banques les pratiques spéculatives et érigeait un mur entre les entreprises spéculatives et les établissements bancaires. Sans l’abrogation de cette loi tant décriée par les lobbyistes de Wall Street, la crise financière en cours n’aurait jamais eu lieu.

Obama soutient « en théorie » le Plan Paulson tout en disant qu’il
attend d’en « voir les détails ». Mais pourquoi le soutenir après
tout ? Comme l’écrivait le 21 septembre dans un texte intitulé « Un mauvais sauvetage des banques » l’économiste Sebastian Mallaby, un
chroniqueur du Washington Post et le directeur du Centre des études
géo-économiques, le Plan Paulson « comporte des risques énormes pour les contribuables, est d’une complexité inouïe et point de garantie de
succès. Il existent d’autres voies, meilleures »
.

Si le Plan Paulson marche, les spéculateurs privés qui ont provoqué la
chute des actions profiteront de leur hausse et les Pdg des banques (et
sociétés de bourse de Wall Street) continueront d’empocher des salaires
de dizaines de millions de dollars. Donc, pas d’assainissement en
perspective à Wall Street. Pourquoi alors payer des dividendes aux actionnaires et des salaires faramineux aux spéculateurs qui joueront maintenant en bourse avec l’argent du contribuable ? Pourquoi permettre aux spéculateurs de continuer de se payer les services de lobbyistes qui
sauront les protéger de leurs propres erreurs ? Maintenant que la fiction
de leur indépendance à l’égard du gouvernement (sensée être
l’alpha et l’oméga du libéralisme économique) est cassée, pourquoi ne pas tout simplement nationaliser ces entreprises et banques au lieu de maintenir leurs dirigeants et actionnaires à leurs postes ? Il est en effet aberrant que le gouvernement américain fasse reposer les risques de son plan de sauvetage sur les contribuables sans que ceux-ci profitent de ses
bénéfices qui seront empochés par les spéculateurs en cas de succès. Même Mallaby, qui n’est guère un gauchiste, l’a suggéré ! Idem pour le chroniqueur économique du New York Times, Paul Krugman. Il a écrit le 21 septembre que « le plan n’a pas de sens » et que les contribuables devraient « en détenir une part afin que, si le plan marche, tous les bénéfices ne reviennent pas aux seuls gens qui ont semé le désordre en premier ».

Mais Obama est trop empêtré dans la pensée unique de la dérégulation
qui règne dans les deux grands partis politiques depuis l’ère Ronald
Reagan pour aller à son encontre. Dans son dernier spot publicitaire sur
l’économie, Obama nous sert la vielle soupe centriste en disant que « 
les vieilles distinctions de droite et de gauche sont dépassées, ce qu’il
nous faut c’est l’unité nationale »
. Dans une interview à la chaîne MSNBC, Obama est allé jusqu’à laisser entendre qu’il pourrait garder à son poste Paulson, le secrétaire du Trésor de Bush ! Ce n’est pas comme ça qu’un démocrate gagne des élections dans un contexte de crise économique.

Conseil de lecture

Si vous êtes anglophone, pour la meilleure explication à la crise et sur
le rôle de la technologie qui la différencie des crises précédentes,
lisez « The Market and the Terminator Machines », cet article de Michael
Hudson. Il est l’auteur de plusieurs livres sur l’économie et a travaillé comme économiste à Wall Street pour la banque Chase Manhattan
et pour le cabinet Arthur Anderson. Il a également conseillé les gouvernements du Canada, du Mexique et de Latvia.

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