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Gaza: des dieux et des chiens
J’avais d’abord pensé ne rien écrire sur cette triste actualité pour ne pas être enrôlé malgré moi dans ce bastion de la démagogie où la petitesse médiatique n’a d’égal que la saloperie politique – salaud, au sens sartrien, cela va sans dire ! Qu’écrire en effet de soutenable sur la Palestine lorsque même l’institution du langage semble déboulonnée, lorsque les mots semblent à ce point piégés, dénaturés, déréalisés, qu’on a toujours l’impression à les utiliser de se salir la conscience ?
Embrigadement de vocabulaire
Car enfin ne soyons pas dupes : c’est toujours embrigader le vocabulaire dans un camp ou le pire des sophismes que de parler de guerre alors qu’il n’y a pas de commune mesure entre les rockets palestiniens et la toute puissance de feu de l’armée israélienne - Tsahal dans l’intimité politico médiatique soit dit en passant ! De l’autre bord du mur de l’incommunicabilité, les rockets du Hamas détonent comme la dernière icône de la résistance palestinienne. Et l’hémorragie du langage semble ici couler vers une autre toute puissance qui serait celle du symbole. Ah ! Cette satanée démesure du symbole virant à la peste émotionnelle sur fond de romantisme révolutionnaire. J’avoue ainsi que lorsque j’entends parler de la Palestine, j’en perds toujours un peu mon logos, comme si une remontée de violence tentait de libérer mes tripes de la merde idéologique que charrie les « chroniques des temps consensuels » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Jacques Rancière. Ce frisson de haine, je ne crois pas que quiconque se reconnaissant dans la révolte des damnés de la terre puisse prétendre ne l’avoir pas ressentie un jour, ne serait-ce que de manière fugitive. Dans ces moments de violence fantasmatique, on rêve de faire la nique à tous ces salauds de néo-sophistes occidentaux qui au nom d’une guerre à la terreur prétendent imposer l’ordre de leur hégémonie quasi divine à tous les éclopés de la modernité. Reste que nous autres aussi, les mal guéris de l’utopie, nous devenons des salauds lorsque nous prenons en otage de notre cause des pauvres bougres sur lesquels pleuvent les bombes.
A ce propos, l’argument massue de l’Etat israélien - relayé par Sarko et consorts french doctor passé de la cause des droits de l’homme à la diplomatie de la guerre humanitaire – n’est-il pas que c’est le Hamas qui a déclenché les hostilité en se cachant derrière la population de Gaza ? C’est non seulement oublier que c’est tout de même Israël la puissance colonisatrice, mais aussi qu’il n’y a pas de demi mesure lorsque la sécurité devient une nouvelle vache sacrée. La loi du talion ne saurait être un remède à la peur des rockets et la dialectique de la sécurité et de la guerre se résout par une seule formule : « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » [1]. Or le Hamas sait bien que l’Etat hébreux ne peut pas se permettre de tuer tous les Gazaouis car Ehud Olmert n’est pas le sire Amaury.
Cynique, littéralement veut dire chien
Le mouvement fondamentaliste a beau jeu dès lors d’envoyer ses rockets contre les populations israéliennes pour entretenir la flamme symbolique d’une résistance palestinienne. Cynisme politique au nom d’une OPA islamiste sur la Palestine ? Rocket est un mot anglais qui ressemble à notre roquet, petit chien aboyant sans cesse ou personne hargneuse et peu redoutable. Cette quasi-homonymie m’évoque un personnage d’un roman de Saul Bellow affirmant que l’aboiement du chien est le cri de sa révolte contre la limite de son expérience de chien. Si les rockets du Hamas rappellent le roquet, on peut imaginer que la rage est aussi celle de tous les Gazaouis qui mènent « une vie de chien » et qui aspirent à devenir des humains comme les autres. Et pour en rajouter dans la métaphore, rappelons que cynique [2] , littéralement ça veut dire chien !
Les pépins de l’armée israélienne
J’avais donc pensé ne rien écrire sur cette triste actualité, mais je me suis ravisé lorsque j’ai entendu sur France inter le porte parole du gouvernement israélien. A un journaliste qui l’interroge, il répond que mis à part « quelques pépins » l’armée Israélienne est sur le point d’atteindre ses objectifs. On croirait entendre un vilain remake du « détail » de Jean Marie Le Pen. La mort de plusieurs centaines de civils innocents ne serait que « pépin » ? Le porte parole en rajoute une couche lorsqu’il précise qu’il voulait simplement parler des contretemps sur la route de l’avancée de l’armée israélienne. Autrement dit, les morts palestiniens ne méritent même pas de figurer à la rubrique des chiens écrasés ! Face à un tel déni d’humanité dans l’hybris [3] israélienne, on ne peut que comprendre le « devenir animal » - pour parler comme Gilles Deleuze - ou cynique des Gazaouis. Deleuze qui écrivait jadis : « A la formule orgueilleuse d’Israël, nous ne sommes pas un peuple comme les autres, n’a cessé de répondre un cri des palestiniens…nous sommes un peuple comme les autres, nous ne voulons être que cela » [4].
Et le philosophe de prophétiser, il y a déjà un quart de siècle, qu’à force de faire comme si le peuple palestinien non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été, celui-ci finira par disparaître dans l’intégrisme musulman, « mais ce serait dans de telles conditions que le Monde, les Etats-Unis et même Israël n’auraient pas fini de regretter les occasions perdues » [5]. Car les chiens mordent aussi. Et le devenir cynique de Gaza n’est que le miroir de cette bonne conscience sophistiquée qui nous fait croire que certains hommes pourraient être moins humains que d’autres.
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