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Grisaille sur la steppe des oligarques milliardaires

Rashid Sardarov, un businessman du Daghestan, délicieux et gentil pays mitoyen de la Tchétchénie (et juste plus dangereux qu’elle à présent), a dû se contenter d’Elton John, pour célébrer l’anniversaire de sa femme, la fiesta a quand même eu lieu à Orenbourg, une ville située sur la frontière du sud de la Russie… C’est volontairement, et c’est tant pis pour le plaisir de sa moitié, que Sardarov s’est passé de Christina Aguilera. Le cher Rashid (que le Prophète le protège), a estimé qu’inviter deux stars étrangères pour une soirée privée, tout cela en temps de crise, c’était trop et risquait de faire bouillonner les restes du bolchevisme dans certains esprits pauvres qui survivent encore aux marches de l’ancien empire.

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© Nardo

Si dans la nouvelle pudeur des oligarques, il y a la peur du qu’en dira-t-on, il y a surtout les effets de crise. Et on parle trop peu de cette discrète misère. Personne n’en parle, mais Moscou, qui était selon le magazine Forbes, il y a seulement un an, la capitale mondiale des milliardaires, a dû céder sa place à New York. Ce qui signifie qu’au cœur de Big Apple, le magicien Madoff n’a pas ruiné tout le monde. En fait, beaucoup d’argent, comme au casino, a changé de mains…

Le top du top

Dans la nouvelle liste des hommes les plus riches du monde, publiée par Forbes le 11 mars dernier, il ne reste que 32 russes dans le peloton des gros riches alors que, l’an dernier, ils étaient 87 en 2008 !

Dans ce classement des temps heureux, Oleg Deripaska, propriétaire du groupe Russal, numéro deux mondial de l’aluminium – mais aussi le mari de la petite-fille adoptée de l’ex-président russe Boris Eltsine – avec ses 27 milliards de dollars – était l’oligarque le plus riche du pays. Et, hors des murs de la Sainte Russie, il arrivait, pour sa fortune, en neuvième position des fortunes mondiales. Le camarade achetait tout ce qu’il croisait sur son chemin comme s’il s’agissait de carambars. Mais, paf, Oleg s’est fait larguer au 164 ème rang au sein des fortunés de la planète avec rien que 4,9 milliards de dollars, dans sa poche ! Une paille dans l’alu !

Et c’est le discret et modeste Mikhaïl Prokhorov, un habitué de Courchavel, qui a été, un moment, un peu soupçonné de venir en France accompagné de magnifiques jeunes filles qui auraient pu être vénales, qui a réussi à garder sa fortune. Le malin s’est débarrassé au bon moment des actions de Norilskiy Nickel, un fonds qui, autrement, l’aurait entraîné par le fond. Il est désormais le Russe le plus riche : sa fortune est estimée à 9,5 milliards de dollars.

La nouvelle pudeur des oligarques

Si la prodigieuse et si rapide fortune des oligarques reste un mystère, il n’y a rien de secret au fait que le même joli argent reparte dans l’autre sens. Les oligarques sont comme vous et moi, comme François Pinault, comme tout le monde. Quoi. Chute des prix des hydrocarbures, diminution de la demande de toutes les matières premières, écroulement du système de crédit et c’est un pas vers la ruine.

Né avec la chute de l’empire soviétique, le système des oligarques s’est trouvé conforté avec l’avènement de l’excellent Vladimir Poutine, là, le boom des investissements a éclaté. Poutine a trouvé plus facile de diriger la Russie comme une multinationale avec une poignée de barons se partageant la fortune du pays. Pas bête. Les compagnies de crédits, venues du chaud Occident, ont volontiers investi dans ce nouveau paradis, ex rouge. Et les riches gringos prenaient des risques en investissant dans des friches industrielles, ou en reprenant les hypothèques d’usines ou de complexes de production. Dans le classement « A.T. Kearney FDI Confidence Index », qui n’est pas de la gnognote, en 2005 la Russie s’est ainsi hissée à la sixième place parmi les pays les plus « attractifs » sur le plan des investissements tous azimuts.

Grâce aux crédits venus de l’empire capitaliste, les entrepreneurs locaux, et futurs oligarques, créaient des nouvelles branches d’industrie et achetaient les actifs sur hypothèque, donc a crédit. C’était le temps des fleurs.

Après le temps des fleurs, Poutine, le tapissage et la crise

Cette pyramide financière a grandi à la vitesse de la lumière. Etayée par le gouvernement qui rassurait le peuple (il existe encore), en lui expliquant que ce qui était bon pour l’argent venu de l’Ouest était excellent pour la Russie. Cet argent, venu d’ailleurs permettait aussi de partager, limiter le pouvoir des oligarques : si tu veux que coule pour toi le robinet du crédit, il faut être gentil. Poutine s’efforçant de « réguler » ces gros sous de l’ancien « monde libre ». Au pire, tel ce Mikhaïl Khodorkovski, par trop buté, si tu veux jouer seul, tu joues en prison. Genre goulag. Tout le monde était content de ce système de capitalisme organisé pour peu de monde et par l’Etat. La crise ? La voilà la bête immonde, atteignant les contrées les plus reculées de la steppe. Les créditeurs étrangers gardent leurs sous qui restent pour eux, d’autant que la « modernisation » de l’outil industriel russe est le plus souvent une illusion. Et l’on découvre que l’argent prêté dort bien plus dans des paradis fiscaux que sur la couette de l’ancien paradis soviétique. Et plus jamais les lendemains ne chantent.

L’Etat tombe dans l’embarras, avec le besoin urgent de dégager des actifs industriels. Sinon la fermeture des entreprises, et le chômage toujours en hausse, pourrait provoquer la gronde sociale et réveiller Lénine. Au Kremlin on est enfin conscient que l’argent russe, celui des oligarques, valorisait bien plus les économies étrangères que celle de la Russie ! Tant pis, il faut quand même sauver d’abord les soldats oligarques et, équilibre de la pyramide exige, aider ces riches avant de donner un croûton de pain aux chômeurs

Au secours, Lénine revient !

Un groupe d’oligarques, parmi lesquels Oleg Deripska, Alicher Ousmanov, le magnat de la métallurgie et figure-clé de géant Gazprom, Mikhail Prokhorov, Vladimir Potanine et Viktor Vexelberg, le roi du pétrole, a été longuement reçu au Kremlin en janvier pour proposer à Medvedev le fusionnement de leurs actifs. C’est-à-dire un conglomérat de mines et d’usines qui serait placé sous le contrôle de l’Etat (au secours, cette fois Lénine revient !). Ce joli cadeau a, bien sûr, une face cachée : les oligarques demandent à Medvedev de payer les dettes qu’ils ont contractées dans les banques étrangères. La réaction du président fut molle… du genre « faut voir ». Il a d’abord proposé aux oligarques de mieux s’accorder entre eux.

L’embarras de l’Etat russe se reflète dans son discours. Tantôt le président accuse les prêteurs étrangers d’« égoïsme corporatif », et demande de prolonger les délais de paiement des crédits. Tantôt il invite les oligarques à « s’acquitter de leurs dettes parce que la crise est un test de maturité ». Poutine a quand même prêté 4,5 milliards de dollars à Oleg Deripaska dans le but d’avaler, au nom de la Russie, son entreprise Norilskii Nikel. En fait, tout aide d’Etat s’adresse en priorité aux entreprises qu’il considère comme les cibles d’une future « nationalisation ».

Victime collatérale de la crise : le sport russe, essentiellement financé par les oligarques. Avant la crise, l’État « distribuait » les fédérations sportives aux grands magnats, Mikhail Prokhorov est ainsi à la tête du biathlon, ce qui n’est pas rien là-bas, et Alicher Ousmanov est, par exemple, le proprio de l’escrime. Et les experts ont des doutes sur l’avenir de Roman Abramovitch qui finance, non seulement, le club anglais Chelsea, mais aussi la sélection russe de football… Ainsi, pour « optimiser les frais », depuis deux mois Guus Hiddink l’entraîneur hollandais de la sélection russe de football est aussi celui de Chelsea.

Grisaille sur la Riviera où le temps des villas vendues à prix d’or massif semble révolu

En ce qui concerne l’apparence, le train de vie de l’oligarque moyen, rien ne change vraiment en dépit d’une consigne secrète lancée par Medvedev qui incitait à une discrétion générale. Ainsi, « les fonctionnaires ne doivent pas passer leur congé dans ces coûteuses stations de ski à l’étranger, où ils risquent de devenir des personnages de la chronique mondaine et scandaleuse. Ou simplement d’irriter le peuple avec ses passions bien trop chères ». La consigne n’a pas empêché Courchevel de faire le plein de ces visiteurs russes traditionnels, comme d’habitude. Et de nombreuses stars étrangères ont continué à faire de jolies piges dans les soirées de Moscou.

Pour finir sur une note bien triste, remarquons cependant que Mikhail Prokhorov, notre joyeux célibataire, a dû, finalement, renoncer à l’achat de la « villa la plus chère au monde », la Léopolda de Villefranche-sur-Mer (Alpes Maritimes), proposée à la vente à près de 496 millions d’euros l’été dernier par Lily Safra, veuve du milliardaire suisse d’origine libanaise Edmond Safra, mort en 1999 dans l’incendie d’un immeuble monégasque. Remarquons aussi qu’Oleg Deripasska a, le 24 mars dernier, retiré son projet de marina prévu sur le site de l’ancien arsenal de Tivat, au Montenegro, « le pays de Deripaska » comme on l’appelle communément. Affligeant.

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