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L’Europe sociale toujours aphone

« C’est une occasion en or de nous faire entendre », se réjouissait, mercredi dernier, John Monks, secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats, réunie la semaine dernière dans les salons de l’Hôtel de ville. La crise et son cortège de plans sociaux à travers toute l’Europe est une « fenêtre inespérée pour nous », renchérissait, optimiste, un orateur syndical. Face aux déboires actuels du capitalisme financier et au moment où, tous partis confondus, chacun s’accorde sur la nécessité de construire (enfin) l’Europe sociale, l’organisation syndicale est convaincue que son heure est enfin arrivée.

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Brouhaha européen
© PieR

Sauf qu’à quelques jours du scrutin, le mouvement social européen est toujours aussi inaudible. Les euro-manifestations organisées mi-mai à Madrid, Prague, Bruxelles et Berlin, et qui devaient placer au cœur du débat les thèmes chers aux organisations syndicales, ont été accueillies en France dans une indifférence polie. Pour Denis Meynent, conseiller Espace Europe International CGT, il y a pourtant contresens. « On n’a pas vu ici que les pays où elles se sont déroulées n’ont pas du tout la même culture de la manifestation. A Prague, 40 000 manifestants, c’est énorme », explique-t-il, en soulignant que « les organisations syndicales sont le seul acteur social capable de faire ça. Ni les partis politiques, ni les « alters » n’auraient pu réunir autant de monde sur les thème de l’Europe sociale ».
Alors pourquoi le message passe-t-il donc aussi mal ?

A Déclaration faible, mouvement inaudible

Peut-être parce qu’à l’image de toutes les résolutions de la Confédération européenne des syndicats, la Déclaration de Paris, rendue publique la semaine dernière et censée résumer ses revendications, s’avère être un texte plus que tiède qui ne craint pas d’accumuler les généralités. On y apprend ainsi que la CES est pour « des emplois plus nombreux et de meilleure qualité », « des systèmes de protection sociale plus forts », mais également « des droits plus forts pour les travailleurs et la fin de la prépondérance des principes de marché à court terme ». Devant tant d’audace, les participants à la conférence de la CES sombrent dans la torpeur et les rares journalistes présents à l’Hôtel de ville qui ne dorment pas déjà s’éclipsent.

« C’est vrai qu’on a un gros problème pour faire passer un message clair à l’opinion », admet Denis Meynant, qui reconnaît que l’organisation « a du mal à se départir d’un jargon technico-institutionnel ». Mais aux dires de différents participants au grand raout parisien : le problème n’est pas de pure forme. Fruit de consensus entre 82 organisations syndicales, les résolutions de la CES contournent tous les sujets qui divisent. Et évitent soigneusement d’entrer dans le détail de mesures concrètes. Instauration d’un Smic européen, durée légale maximum de travail, régulation des marchés financiers… Autant de points sur lesquels les syndicats des pays de l’Union sont, en fait, en total désaccord et où les cultures nationales prennent le dessus. Quand les pays du Nord, et la France à certains égards, préfèrent que l’Europe se mêle le moins possible des questions sociales pour préserver leur modèle, les Britanniques répugnent à parler harmonisation fiscale et les pays de l’Est sont plus que réservés sur les freins au dumping social. Devant cette potentielle cacophonie, la CES a choisi de ne rien dire qui puisse rompre son unité.

Pour un "protocole de progrès social"

« Alors qu’une directive sur le temps de travail prévoyait de fixer la limite à 65 heures hebdomadaires, la CES a eu le plus grand mal à trouver un consensus sur la question ! Heureusement que le Parlement européen a fait son travail », souligne Pierre Khalfa, responsable national de Solidaires. Privatisation, libre concurrence, pour devenir un interlocuteur reconnu des institutions européennes, la CES n’a jamais remis en cause les dogmes bruxellois. La contestation sociale européenne s’est ainsi, en partie, développée à côté d’elle, dans les Forums sociaux européens notamment. Pourtant, crise oblige, son discours est en train de changer. Même s’il est toujours aussi peu compréhensible.

Derrière les formules absconses, la CES pointe depuis peu les dérives du fonctionnement actuel des institutions européennes en matière de droit social. « Le protocole de progrès social » que la CES appelait à Paris de ses vœux vise à placer au cœur du débat européen les récents, et controversés, arrêts de la Cour de justice européenne en matière de droit social. Lesquels subordonnent, selon elle, les droits des salariés au principe suprême de la libre concurrence. En clair, ces arrêts (Viking-Laval-Rüffert) entérineraient le dumping social au sein de l’Union en défendant « la libre prestation de service », soit la possibilité pour une entreprise européenne reconnue « prestataire » dans un pays de l’Union de déroger au droit social du pays. « Un point fondamental pour la construction de l’Europe sociale », affirme Denis Meynent, mais – on le confirme – totalement absent de l’indigent « débat » actuel… Dommage.

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