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Quand l’Europe joyeuse se construisait à l’horizontale

Au motif que l’éclatement des sessions entre Strasbourg et Bruxelles coûte 200 millions d’euros par an et oblige parlementaires, assistants, interprètes de 27 nations à se trimbaler d’une ville à l’autre, des rabats joie militent pour tout rapatrier à Bruxelles. Et rayer sans état d’âme la capitale strasbourgeoise de la géographie communautaire. Au risque d’effacer toute une page, pas triste, de l’élaboration d’un certain « esprit européen ».

Grâce aux parlementaires, il faut le dire, l’Europe s’est construite aussi à l’horizontale. S’éveillant au rythme des va-et-vient des élus, la ville alsacienne sortait de sa pudibonderie autour de quelques points stratégiques de la vie communautaire : l’hôtel Sofitel et son bar, la boîte de nuit la « Péniche » et quelques bons restaurants comme Jenny, etc. Oui, il régnait une vraie convivialité, avec un sens de l’accueil hors pair. « Le jour du début des sessions, la place de la gare se noircissait de centaines de putes qui venaient attendre les délégations. Et de belles femmes ! Certaines étoiles filantes parisiennes faisaient le voyage à Bruxelles, d’autres étaient ramenées d’Allemagne », se souviennent avec nostalgie deux membres assez actifs de cette glorieuse époque des années 70.

Députés et des putes

L’Europe et son Parlement, c’était alors « un club » réduit à six nations et pas encore dilué comme aujourd’hui dans 27 pays. A l’époque, les parlementaires n’étaient pas élus au suffrage universel mais désignés par les parlements nationaux : 36 membres pour chaque grand Etat fondateur – Italie, France (24 députés et 12 sénateurs), Allemagne – un peu moins pour les pays du Benelux. Avec l’élargissement en 1973 au Royaume-Uni, à l’Irlande et au Danemark, le Parlement de 1975 a frôlé les 200 membres. « Tous ces envoyés, assure cet ancien porte-parole d’un groupe parlementaire, étaient des européens convaincus, volontaires ». Et précurseurs, en quelque sorte, d’Erasmus, ce programme d’échanges élargis entre étudiants des pays membres.

L’un des témoins rigole encore de cette anecdote. Un jour, sur la place de la gare, il remarque une fille repartir offusquée après un bref échange avec Walter Behrendt, président allemand et socialiste du Parlement entre 1971 et 1973. Curieux, il s’enquiert auprès de l’intéressée. « Il voulait négocier le prix ! », s’écrie la fille.

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Députés et des putes
© Nardo

Bref, confirme à Paris une autre mémoire de la vie de l’hémicycle, c’était « une période délicieuse, un peu héroïque » et folkorique, sinon farfelue. Avec des tranches de vie impensables aujourd’hui, où la haine de l’imprévu abolit l’improbable. « Une fois, on s’est mis à rechercher partout le Hollandais Cornelis Berkhouwer, (président du Parlement européen de 1973 à 1975) car pendant une session à Strasbourg, il se trouve que le gouvernement des Pays-Bas a été modifié. Cornelis s’est retrouvé nommé ministre. On l’a vraiment cherché partout dans les hôtels de Strasbourg. En fait il était au camping. Radin, il venait camper avec sa caravane. » Un jour, le même se fera piquer par la douane au passage de la frontière, le coffre plein de bouteilles d’alcool et de vin. Tout le reliquat des bouteilles qui n’avaient pas été entamées lors des sauteries officielles.

Avec une telle ambiance, rares étaient ceux qui traînaient les pieds pour aller à Strasbourg. Et peu importe si l’hémicycle était alors une aimable chambre d’enregistrement, bien loin de l’institution influente qu’il est devenu. « Ah, le jour où les moquettes pourront parler… », reprend notre témoin. Il y avait cette convivialité, vrai ciment qui agrégeait aussi journalistes, conseillers, diplomates « autour d’une grande cause, l’Europe. On se fréquentait tous, ça formait la grande famille européenne ». Et certains de soutenir mordicus que ce savoir-vivre a beaucoup fait pour l’intégration puisque « les Anglais sont devenus plus européens que nous puisqu’ils appliquent davantage les directives ». En fait, en vertu d’un théorème, tout corps anti-européen plongé dans la marmite commune finit par devenir pro-européen. Sans doute, est-ce la raison pour laquelle certains députés étaient sérieusement tenus à l’œil en pleine Guerre froide… « Ça nous faisait rire, raconte une connaisseuse des arcanes du Parlement. On reconnaissait les sbires qu’envoyait la Place du colonel Fabien. Ils étaient là pour surveiller le vote des députés communistes, au cas où ils s’éloigneraient de la ligne du Parti » Et de Moscou…

La chasse aux indemnités

Pour être honnête, un très humain appât du gain en motivait aussi plus d’un pour faire le voyage jusqu’à Strasbourg. « Des élus venaient juste pour pointer et toucher leurs indemnités qu’ils claquaient aussitôt, pour les plus généreux, témoigne la même personne. Les vieux libidineux offraient des cadeaux à leur secrétaire ». Pour empocher leurs indemnités, certains faisaient preuve d’une abnégation et d’un sens du sacrifice hors du commun. Comme feu le sénateur de l’Isère Jean Berthoin. Dans les années 70, les commissions du Parlement se réunissaient à Rome pour coller plus ou moins avec la date anniversaire du traité fondateur de la communauté européenne (25 mars 1957). Couvert par la gratuité de transport sur le réseau SNCF, garantie aux parlementaires, ce parfait connaisseur des horaires de train voyageait en 1ère classe jusqu’à la frontière italienne. Là, il changeait de train pour une modeste troisième classe italienne, jusqu’à la station Roma Termini. Puis direction le Palais Montecitorio où se tenait la réunion pour pointer avant de tourner les talons et de faire le même manège dans l’autre sens.

Le coup de l’oreiller fait scandale

A force, les débordements festifs ont fini par créer le boxon dans Strasbourg la propre-sur-elle. Au point que Pierre Pflimlin, maire de la ville de 1959 à 1983, élu plus tard à la présidence de l’assemblée européenne (1984-1987) a commencé à s’inquiéter de l’animation nocturne. Une vraie industrie, il faut dire… Avec une ronde intense autour du fameux hôtel Sofitel où le classique code - « allo, je voudrais un autre oreiller » - donnait le signal à la réception pour faire monter une fille dans la chambre d’un heureux élu. Un sésame tellement utilisé que le personnel y voyait malice à chaque fois. Au point d’aboutir à un magnifique quiproquo de comédie italienne, lorsqu’un soir un député anglais voit débarquer une belle créature dans sa chambre en guise d’oreiller réclamé pour sa femme. Un bel esclandre éclate. La fin des années 70 s’achève mal pour la direction et l’équipe de l’hôtel, qui tombe pour proxénétisme.

L’élection au suffrage universel des députés européens à partir de 1979 : aux dires des tenants de la joyeuse époque, c’est cette idée saugrenue de Giscard le modernisateur qui a fini par émousser cet esprit festif et ainsi l’esprit européen. « Du coup, puisqu’on élisait l’hémicycle, on a donné des responsabilités, du pouvoir aux parlementaires. C’est devenu moins drôle, plus technique, plus professionnel ». Au point qu’on a même assisté à des scènes tout à fait extraordinaires. Elu à Strasbourg en 1979, « Chirac refusait de toucher ses indemnités de parlementaire européen », affirme un témoin. Incroyable, en effet…

Et puis l’Europe s’est élargie, « les mangeurs de rennes » protestants sont arrivés du nord de l’Europe, puis les slaves. Le choc des cultures…« C’est impersonnel maintenant et le bar du Sofitel n’a plus aucun charme. A 27 nationalités, les gens sont perdus au Parlement », maugrée un membre de la grande famille. Bref avec un trop vaste et trop rapide élargissement, l’essence d’origine se serait évaporée, perdue, tout comme les filles qui ont contribué à faire l’Europe.
« Je crois que vos sources expriment tout de même une vision par rapport à laquelle il faut tout de même prendre ses distances, corrige une personne qui travaille depuis fort longtemps dans la machinerie du Parlement. Les putes ont disparu de Strasbourg, mais il faut détromper. C’est simplement qu’elles sont moins visibles qu’avant » .
Alors que perdure l’esprit européen !

L’hebdo spécial élections européennes de Bakchich :


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Pour son premier numéro, le journal « Fakir » version nationale, dirigé par François Ruffin, épingle les liens entre les députés et les lobbys de la consommation.

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