Vous êtes ici

Téhéran, la vérité est dans le Turban

En allant vite en besogne, on pourrait dire que les images qui nous viennent de Téhéran rappellent Tien An Men ou le Printemps de Prague. Le régime des Mollah vit une forte contestation à la faveur d’un conflit ouvert au sein du pouvoir. La manifestation d’aujourd’hui, qui aurait rassemblé plusieurs dizaines (centaines ? Invérifiable pour l’instant) de milliers de personnes dans les rues de Téhéran est-elle le début d’un changement possible au pays des Mollah ?

Écueils des roses

Plusieurs écueils à éviter pour ne pas s’emballer sur ce qui se passe en Iran et éviter de prendre ses désirs (d’occidentaux démocrates) pour des réalités.

I- Iran : une nation de blogueurs (expression reprise en boucle sur le web et issue de cette vidéo datée de décembre 2008 : http://vimeo.com/2139754, impossible pour l’instant à visionner) ? Internet est devenu le réceptacle de la liberté d’expression bafouée du peuple Iranien. Les milliers de photos et de vidéos qui se déversent sur le web depuis l’Iran traduisent une exaspération venue de loin, de très loin, mais il faut savoir raison garder devant ce phénomène. Twitter, Facebook, Youtube, les portables 3G inquiètent certes le régime, qui en a fortement limité l’accès ces derniers jours, mais aucune webcratie ne fera tomber la théocratie même si cela s’avère très pratique pour les internautes et journalistes étrangers pour accéder aux informations que le régime iranien cherche à cacher.

II- Mir Hossein Moussavi, ancien Premier ministre de 1981 à 1989 et membre du conseil de discernement, n’est pas le Barack Obama iranien, comme on a pu l’entendre ou le lire. Il est issu du sérail islamiste et n’a jamais brillé par son amour de la démocratie, tout comme Rafsanjani, président du Conseil des Gardiens de la Constitution. Ils sont aujourd’hui l’instrument utilisé contre Ahmadinejad par une frange (majoritaire ?) de la population qui n’avale pas la confiscation de son vote par les conservateurs qui «  y sont allés un peu fort cette fois dans le bourrage d’urne  », nous confie un fin spécialiste de la politique iranienne, qui fut en poste à Téhéran au début des années 2000.

III- Mahmoud Ahmadinejad n’est pas perçu comme un « dictateur » par tous les Iraniens et il est loin d’être honni ou impopulaire dans toutes les couches de la population. Il bénéficie d’un soutien très fort de ses partisans et reste perçu, surtout dans les couches « populaires », comme un homme du peuple, soucieux de redistribuer les richesses du pays (notamment de la manne pétrolière, même si celle-ci a fondu avec l’effondrement du cours du pétrole).

Mahmoud Ahmaninejad - JPG - 37.9 ko
Mahmoud Ahmaninejad
© Kerleroux

IV- La jeunesse iranienne, majoritaire dans la population (la moitié des Iraniens ont moins de 25 ans et les deux tiers moins de trente), très éduquée (2,4 millions d’étudiants dans le supérieur, dont 60% de filles) n’est pas organisée politiquement de manière indépendante (le régime l’en empêche). Il existe une sorte d’apathie de la jeunesse iranienne, résignée aux restrictions en tous genres et très peu revendicative.

Un régime baroque et irréformable en l’état

Les oripeaux de démocratie dont la République islamique s’est parée, Parlement (Majilis) et Président élus au suffrage universel ne font pas illusion : la source du pouvoir n’est pas le peuple, mais bien le turban. Le Guide suprême Ali Khamenei, élu par L’Assemblée des experts (composé de clercs), tient les clefs du pouvoir et domine le pouvoir exécutif détenu aujourd’hui par Mahmoud Ahmadinejad. Le Conseil des Gardiens de la Constitution (équivalent de notre Conseil constitutionnel), dirigé aujourd’hui par Hachemi Rafsandjani, numéro 2 du régime, supervise le Parlement et a droit de veto sur ses résolutions. Ajoutez à cela le très original Conseil de discernement, créé en 1988 pendant la guerre Iran-Irak pour édicter «  des solutions pour les difficultés insurmontables du régime  » et arbitrer les litiges entre le Conseil des Gardiens de Constitution et le Majilis, et vous avez un système verrouillé par le Guide, où le peuple a une place réduite à une peau de chagrin. Voilà pour les institutions où la volonté populaire ne fait pas le poids face à la volonté de Dieu incarnée depuis 30 ans bientôt par les factions islamistes, seules autorisées à faire de la politique, tout autre parti étant interdit. Les institutions iraniennes sont fondées sur la loi coranique et la République islamique reste une théocratie à fâcheuses tendances autoritaires.

Par ailleurs, on ne peut comprendre l’appareil d’État iranien si on ne prend en compte les structures qui le dédoublent, à l’image des Gardiens de la Révolution, les fameux Pasdarans, dont Mahmoud Ahmadinejad est issu, ou des tribunaux révolutionnaires, qui doublent l’armée et la justice. Ces structures forment un État parallèle et imbriqué au premier et sont un frein à toute forme d’évolution du régime.

Il ne faut pas non plus se tromper sur la nature des acteurs de la vie politique. Celle-ci est entièrement dominée par les islamistes. Les réformateurs, dont Mir Hossein Moussavi est issu, se démarquent des conservateurs par une volonté de relative libéralisation culturelle et politique (amélioration des droits des femmes, retrait des patrouilles de rue de la police des moeurs…). L’échec des réformateurs à faire évoluer le régime entre 1997 et 2005 (les conservateurs, ayant gardé la main haute sur le Conseil de discernement, les en ont empêchés) pendant la présidence de Mohammad Khatami a démobilisé l’électorat et permis le retour des conservateurs. Les réformateurs, en dépit de leur visage plus aimable pour l’Occident, restent de farouches défenseurs du régime islamique et leur différence d’approche n’est que stratégique et répond à la question « comment défendre au mieux les acquis de la Révolution ? ».

« Mignone, allons voir si la Rose »

L’outrance de la fraude électorale, organisée par les partisans d’Ahmadinejad, avec l’aval d’Ali Khamenei, a fait exploser un conflit qui se jouait jusque là discrètement. Les réformateurs, partisans d’une détente avec l’occident (essentiellement pour des raisons économiques, ils sont plus portés sur le business) ne semblent pas vouloir faire tapis. L’exigence d’une nouvelle élection formulée cet après-midi par Moussavi en ces termes : « Si Dieu le veut, nous reprendrons nos droits (…) nous sommes prêts à participer de nouveau à une élection présidentielle » traduit a minima la volonté de jouer son avantage dans le bras de fer qui l’oppose aux conservateurs en surfant sur l’impressionnante manifestation d’aujourd’hui (émaillée de nombreuses violences, au moins un mort lors de l’attaque par des manifestants des locaux bassidji, une milice religieuse et nombreux blessés).

La manifestation d’aujourd’hui, si exceptionnelle fut-elle, ne semble pas impressionner le pouvoir qui ne cèdera ni à la rue ni aux pressions internationales, car il ne l’a jamais fait. Les convocations des ambassadeurs d’Iran en France ou en Allemagne par les chancelleries réclamant des clarifications sur le scrutin de dimanche et la libération des personnalités emprisonnées ne risque pas de changer grand chose, au mieux de conforter le pouvoir iranien dans son sentiment de persécution et d’associer l’opposition, danger intérieur, au danger extérieur, comme tous les régimes un brin parano.

Les Roses d’Ispahan (Lecomte de L’Isle) qui ces derniers jours ont éclose, risquent de finir comme Mignone (Pierre de Ronsard) : Las las, leurs beautés risquent de choir.

A lire ou relire sur Bakchich.info


Mahmoud Ahmadinejad vient d’être réélu. De quoi assommer un peu plus une jeunesse déjà désenchantée.

Alors qu’on reparle aux Etats-Unis, de façon insistante, de possibles frappes israéliennes sur l’Iran, le représentant de Téhéran à Paris durcit le ton. Bakchich est reçu à l’Ambassade.

A la suite de l’élection d’Ahmadinejad, des milliers de partisans de son rival sont descendus dans les rues pour protester. Farad Khosrokavar, chercheur à l’EHESS, raconte pour Bakchich la jeunesse (…)
À Téhéran, le très stratégique Samareh Hashemi prend du galon.

A croire Robert Baer, l’ancien responsable de la CIA au Moyen-Orient, mieux vaudrait dialoguer avec l’Iran. Voeu pieu, Obama ne pourra en aucun cas le faire, lié par son administration.
Au menu des derniers débats électoraux américains : l’Iran. Et pas beaucoup d’idées, à part la bombarder. Dissection de ce débat à sens quasi-unique par un chroniqueur venu de par-delà de l’Atlantique, Doug (…)
Quelques passages d’un livre de Richard Labevière qui ausculte le "basculement" de la politique française au Moyen-Orient.