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Pakistan, Ainsi Swat déplacés les réfugiés
Le gouvernement pakistanais affirme avoir repris le contrôle de la vallée de Swat après deux mois et demi d’opérations militaires qui ont entraîné le plus grand déplacement de population depuis la création du Pakistan en 1947.
Le Premier ministre Syed Yousuf Raza Gilani a annoncé un plan de rapatriement en trois étapes qui doit se terminer dans la troisième semaine d’août ; selon les autorités, 280 000 personnes, soit le dixième des déplacés, sont rentrées dans leur foyer entre le 13 et le 20 juillet.
Les camps de Mardan ont été fermés et pour obliger les déplacés à partir, le gouvernement a lié le versement d’une indemnité de 25 000 roupies (250 euros) et d’une aide alimentaire jusqu’en décembre au retour dans la vallée. La forte chaleur à Mardan insupportable pour les habitants de Swat et l’impatience de retrouver leurs biens et de les sécuriser ont également incité les déplacés à rentrer. Ils restent toutefois sceptiques sur la capacité des autorités de garantir leur sécurité.
Les chefs taliban toujours vivants
De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer un retour trop rapide dans des régions peu sûres alors que les chefs taliban n’ont pas été éliminés. L’armée a annoncé à plusieurs reprises que Mullah Fazlullah, connu sous le nom de Radio Mullah, avait été grièvement blessé, voire était mourant. Des habitants de Swat rentrés chez eux ont pourtant eu la mauvaise surprise de l’entendre à nouveau il y a quelques jours.
L’armée affirmait combattre 5 000 à 6 000 militants dans la vallée, elle a annoncé en avoir tué environ 2 000 et arrêté 1 500, où sont les autres ? Ils ont été chassés des villes et des routes mais tout porte à croire qu’ils se sont repliés – peut-être dans certains cas avec la complicité de l’armée – dans les vallées voisines et qu’ils se regrouperont et reviendront terroriser la population. Les affrontements de ces derniers jours et les assassinats ciblés de notables qui avaient soutenu l’opération militaire démontrent que les craintes des déplacés sont fondées.
Ceux-ci craignent aussi d’être la cible de la vengeance des taliban pour avoir accepté l’aide et l’argent des autorités. N’oublions pas que l’offensive Rah-e Rast (la voie droite) lancée à la fin d’avril sous de fortes pressions américaines pour « éliminer les taliban une fois pour toutes » était la quatrième et que les trois précédentes avaient été suivies d’un retour en force des taliban.
Un désastre humanitaire était en perspective
Il est vrai que la crise humanitaire risquait de devenir incontrôlable et que la réponse de la communauté internationale aux appels du HCR avait été décevante : un tiers seulement de la somme réclamée (540 millions de dollars) avait été versée.
Seuls 20 % des déplacés avaient rejoint les camps, pour des raisons culturelles notamment : les familles aisées avaient préféré louer des maisons pour ne pas se mélanger aux pauvres et pour ne pas exposer leurs femmes aux regards d’étrangers, mais leurs économies s’épuisaient rapidement…. De nombreux Pashtounes avaient accueilli des déplacés dans leur maison, mais les familles d’accueil qui s’étaient parfois endettées pour subvenir aux besoins de leurs invités dans la tradition d’hospitalité pashtoune ne pouvaient assumer plus longtemps un tel fardeau.
Par ailleurs, à la différence de la mobilisation nationale qui avait suivi le tremblement de terre d’octobre 2005, le sort des déplacés de Swat n’a pas autant ému en dehors du pays pashtoune. Le Penjab était disposé à fournir une aide alimentaire, mais pas question d’accueillir des déplacés dans la province. Ceux qui voulaient rejoindre leurs proches installés à Karachi ont été mal accueillis et instrumentalisés dans des enjeux de politique locale : les nationalistes sindhis et les Muhajirs, unis pour une fois, ont rejeté les déplacés et dénoncé la talibanisation de Karachi.
Le retour des déplacés n’est que le début d’un long processus et la crédibilité du gouvernement en dépend : il faudra réparer les infrastructures, reconstruire les écoles, renforcer l’administration locale et surtout la police, et aider l’économie à repartir, sous peine de voir la population déçue se retourner contre le gouvernement. Le président pakistanais Zardari a appelé à l’aide l’Union européenne en réclamant un plan Marshall pour Swat. Sera-t-il entendu ?
Les champs et les vergers de Swat sont dévastés
Le coût économique du conflit est énorme : les médias ont largement évoqué l’industrie touristique de la vallée de Swat, la Suisse du Pakistan, lieu de villégiature et destination préférée pour les voyages de noces de la classe moyenne penjabie. On a moins parlé des zones rurales où pourtant les conséquences du conflit sont beaucoup plus graves.
Les villageois ont dû abandonner leurs champs et leurs vergers au moment des récoltes, certains qui avaient bravé le couvre-feu pour moissonner leur champ l’ont payé de leur vie. Les pêches et les pommes, exportées dans tout le Pakistan, ont pourri sur les arbres et bien des vergers ont été dévastés par les combats ou minés par les taliban. Une crise alimentaire se prépare, l’aide promise jusqu’en décembre ne suffira pas, il faudra plusieurs années avant que les arbres replantés ne donnent des fruits.
Les infrastructures seront reconstruites, mais il faudra reconstruire des vies et la destruction du tissu social de Swat donne un goût amer à la « victoire » proclamée par l’armée. Le nombre de victimes civiles reste inconnu, l’information ayant été complètement contrôlée par l’armée qui a tenu les médias et les Nations unies à l’écart pendant toute la durée des opérations.
Les destructions sont certes localisées, mais les témoignages des déplacés indiquent que les bombardements et les obus de mortier — arme imprécise — de l’armée et des taliban ont fait de nombreux morts et blessés, dont certains ont été abandonnés à leur sort dans la panique de l’exode. Que deviendront les orphelins et plus généralement les enfants, plus de la moitié des déplacés, désorientés, qui ont été témoins de violences extrêmes –attentats suicides, décapitations ? Que deviendront les veuves qui, dans cette société très conservatrice, n’ont pas accès au marché du travail ?
La question de l’application de la charia reste entière
Les opérations militaires ne règlent pas la question de la gouvernance et de la justice, et notamment l’application de la charia. Si les taliban ont pu prospérer dans les zones rurales - et tout particulièrement à Matta et à Peochar, bastions de Fazlullah - c’est parce qu’ils ont su, à Swat comme dans les zones tribales, instrumentaliser les revendications d’une population marginalisée.
La dimension de conflit de classe, voire de caste, a été longtemps occultée par les élites qui préféraient évoquer le « paradis sur terre » qu’était Swat et refusaient de replacer l’insurrection dans le contexte de l’histoire récente. Les conflits fonciers à Swat ne datent pas d’hier.
Swat a été un Etat princier de 1915 à 1969. Le souverain (le wali de Swat) avait renforcé en 1950 le système prévoyant que le droit à la propriété foncière reposait sur l’appartenance à un groupe segmentaire pashtoune, ce qui avait pour conséquence que les Gujars, une caste d’éleveurs non pashtounes, n’avaient pas de droit sur la terre et restaient des vassaux des propriétaires pashtounes Yusufzai ou de simples fermiers.
Lorsque l’Etat princier de Swat a été incorporé au Pakistan en 1969, la famille régnante et les riches propriétaires ont réclamé la propriété de terres qui étaient occupées illégalement. Les Gujars ont eux aussi profité de ce changement politique et, avec le soutien du Parti du Peuple Pakistanais de Zulfiqar Ali Bhutto arrivé au pouvoir en 1971, qui avait quelques comptes à régler avec les nationalistes pashtounes, ont occupé des terres ou revendiqué la propriété de celles qu’ils cultivaient.
Les régions rurales de Swat (Matta, Kabal) ont été le fief du Mazdoor Kisan Party, un mouvement maoïste dissident du Parti National Awami (nationaliste pashtoune), qui a encouragé les paysans sans terre à faire valoir leurs droits. En bref, une commission a ensuite été nommée pour déterminer les terres qui appartenaient à l’ancienne famille régnante. Ses recommandations n’ont pas été appliquées car elles étaient jugées partiales par l’ancienne famille régnante qui a usé de moyens dilatoires pour faire durer les procédures et s’est ensuite tournée vers le général Zia ul Haq en 1981 pour obtenir la révision des décisions de la commission.
Les taliban, expression d’un mouvement social
Ceci n’a toutefois pas mis fin aux litiges fonciers entre l’ancienne famille régnante et les fermiers. De nombreuses procédures sont toujours en instance devant les tribunaux. L’inefficacité des systèmes judiciaire et administratif pakistanais introduits à Swat après l’intégration au Pakistan a permis à ces litiges de perdurer. Quand les tribunaux de la charia ont brièvement fonctionné après l’accord conclu en février 2009, ils ont été submergés par des plaignants qui attendaient depuis des années une décision dans un litige foncier, et notamment des femmes qui, privées du droit de propriété par le riwaj (coutume) pashtoune, voulaient voir leur droit reconnu aux termes de la charia.
Les taliban, qui étaient pour la plupart des pauvres ruraux, sont apparus comme l’expression d’un mouvement social contre un système socioéconomique d’exploitation. Ils ont attaqué les khans (féodaux) quelle que soit leur affiliation politique et ont justifié leurs attaques en affirmant que les khans avaient opprimé la population par le passé.
Il est vrai que pour s’assurer le soutien des populations rurales, les taliban avaient encouragé les pauvres à occuper les terres des khans et à piller leurs maisons. Ils avaient aussi rouvert 3 mines d’émeraude fermées depuis 1995 et versaient aux ouvriers les 2/3 du produit de la vente des pierres aux marchands de Peshawar.
Lorsque les taliban ont commencé à tuer les grands propriétaires et les représentants des autorités, beaucoup ont applaudi et des villageois déplacés rendaient l’armée responsable des destructions en affirmant que les taliban ne faisaient jamais de mal aux pauvres.
Le but des autorités ne doit pas être de ramener la situation à ce qu’elle était avant la prise de contrôle des taliban en 2007, mais de s’attaquer aux causes de l’insurrection à Swat sous peine de voir la colère des pauvres de nouveau exploitée par les taliban.
Des milices anti-taliban en gestation
Les autorités envisagent de former des milices antitaliban, ce qui ne peut que renforcer la violence et permettre aux proches de victimes d’exploiter la situation pour régler leurs comptes. Un habitant de Swat interrogé à ce sujet a répondu : « Cela va se produire, mais cela fait partie de nos traditions, de notre culture, cela n’est pas grave. »
De même, des membres influents de la société civile réunis au sein de l’Amn Tehrik (Mouvement pour la paix) récemment créé s’opposent vigoureusement à la création de bases militaires permanentes à Swat, faisant valoir qu’une telle mesure ne ferait qu’encourager la poursuite de l’insurrection.
Le gouvernement a l’occasion de conclure un nouveau contrat social avec la population de Swat en mettant en place des institutions civiles fortes, seul moyen de restaurer sa crédibilité et de remédier au sentiment de marginalisation. S’il ne parvient pas à saisir cette occasion, les taliban ne manqueront pas d’en tirer profit et la victoire militaire ne sera, une fois de plus, qu’une victoire à la Pyrrhus.
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