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Charia
L’islamophobie, cela veut dire que l’on a peur de l’Islam. Et il paraît que ce n’est pas bien. En tout cas, ce n’est pas politiquement correct, surtout quand, comme nous autres les supposés chrétiens, on a les Croisades sur la conscience, la colonisation en travers de la glotte et la tente de Kadhafi dans les jardins de l’hôtel Matignon. Mais à force de fermer les yeux, on attrape des rhumatismes aux paupières : à la question « il y a-t-il du danger dans l’Islam ? », il est bien difficile de répondre non.
CROISSANTS INDIGESTES
L’Islam, on vit pourtant avec : l’Indonésie, le Pakistan, les Etats arabes, cela fait un sacré paquet de gens, sans compter l’Afrique saharienne et subsaharienne, où Mahomet a sacrément gagné du terrain dans notre dos, et même ces bouts de l’ex-Union Soviétique, vers la mer Noire, la Caspienne et l’Asie centrale, avec un bout de Chine pour faire bon poids. Eh bien si l’on excepte la Turquie, qui depuis l’Empire ottoman a eu un destin spécifique dans ses rapports avec l’Occident, où trouvez-vous quelque chose qui ressemble à une démocratie ? Un pays, par exemple, où la liberté de pensée inclue l’idée qu’on a parfaitement le droit de ne pas croire en dieu, où la religion ne soit pas obligatoire dès l’école, où les mœurs soient uniquement régies par une loi civile ? Où une culture politique de la démocratie se soit développée au point d’éviter de pénibles parodies que l’on sent provisoires, après des décennies de dictature ?
Par exemple, après trente ans de Soeharto, une succession de crises et d’attentats ravageurs, l’Indonésie a élu président l’étrange Susilo Bambang Yudhoyono, qui, à temps perdu, écrit des chansonnettes (son album « Ma nostalgie est pour toi » a fait un tabac, spécialité locale depuis les Hollandais).
Au Pakistan, c’est junte après junte. Au Turkménistan, c’est un cinglé, qui a prêté serment sur le Coran et fait la fortune de Bouygues en faisant bâtir des kilomètres de buildings officiels complètement vides et des autoroutes sans voitures. Et il n’est pas certain qu’en Tchétchénie, le pays se serait engagé sur la voie du progrès démocratique si les opposants aux soviétiques si chers à BHL avaient gagné le canard (le pays devenait la base caucasienne d’Al-Qaïda, avec une législation qui autorisait quasiment l’esclavage des enfants et un trafic de drogue monstrueux comme source de revenus de la classe dirigeante). Oui, si l’on faisait le tour de ces républiques caucasiennes trempées dans l’islam, on tomberait de haut. Et faut-il rappeler que les seuls pays où subsiste l’esclavage sont la péninsule indienne (avec son système religieux de castes…) et des pays islamiques d’Afrique ? Aux dernières nouvelles, l’application de la charia au Soudan du Nord a rétabli cette aimable coutume. Faut-il fermer les yeux ?
SOLUBLE ?
Le résultat, c’est qu’au palmarès des quatre pays les plus tyranniques du monde selon Amnesty International, trois pays musulmans, l’Erythrée, le Turkménistan et l’Iran, tapent la belote avec la Corée du Nord, dont les charmes indicibles ne sont plus à célébrer. La différence, c’est qu’on parle beaucoup de la Corée du Nord et de l’Iran, mais pas des deux autres.
A l’évidence, c’est une affirmation tout à fait théorique que d’espérer que l’Islam soit compatible avec la démocratie, puisque les faits démontrent que ce n’est pas le cas. Autant dire que théoriquement les boules de pétanque sont capables de flotter un jour, puisque personne ne les jette dans le Vieux-Port une fois par mois pour vérifier. On ne sort pas d’une attitude théologique : des érudits tournent le Coran dans tous les sens pour soutenir que dans le fond, rien n’exclut, dans la parole de dieu, des mœurs démocratiques. Sauf que le bouquin a été écrit au VII siècle, à une époque où le concept de démocratie n’existait pas plus que l’ampoule électrique, non prévue non plus par le Coran.
« Ils ont admis la télévision et le moteur à explosion, ils admettrons aussi la démocratie ! », diront les optimistes. Encore faudrait-il que l’idée de progrès soit présente dans le bouquin : le Coran, c’est la pendule arrêtée, fondamentalement, la négation de l’histoire humaine. Ca, c’est clair, et il faudra bien des sophismes pour l’écarter. A peine existe-t-il quelques marges du côté de l’interprétation, alors que dans sa laborieuse construction, le christianisme s’est modelé, siècle après siècle, sur une évolution historique tout aussi laborieuse, quitte à brûler ce qu’il avait adoré, et au prix de guerres fameuses. Au bout du compte, parce qu’il acceptait l’histoire, il s’est dissout dans la démocratie. On ne voit pas pointer l’idée même d’une réforme de l’Islam, même si ses pratiques sont considérablement adoucies dans des contextes démocratiques. Tandis que l’extrémisme chrétien est anecdotique et n’a plus de bases intellectuelles solides, l’extrémisme musulman reste une tentation que l’on explique bien légèrement par l’exploitation coloniale ou la misère actuelle, voire par des sentiments d’humiliation : la misère des musulmans du monde, les archaïsmes sociaux et les oppressions de toute espèce se rencontrent essentiellement dans des états musulmans, où une caste accapare les progrès de la technologie et le richesses qui en découlent, en déniant les droits fondamentaux aux sujets de monarchies de droit divin ou aux citoyens écrasés par des dictatures !
CORAN SAIGNANT
Ce qui marque l’Islam contemporain, hélas, c’est son implication dans le terrorisme sans précédent qu’ont connu les deux dernières décennies. Tout un vocabulaire mystique est venu envelopper des massacres abominables, et une des principales victoires d’Al-Qaïda, voire la seule, est d’avoir toujours vu sa condamnation atténuée par le souci de ménager les musulmans du monde, surtout quand ils avaient du pétrole. On peut fouiller les archives en long et en large, on ne trouvera pas beaucoup de condamnations d’Al-Qaïda sur le fond, de la part des pays musulmans : la critique s’arrête aux excès de la forme, et c’est bien normal, puisque des états qui appliquent la charia ne peuvent pas condamner un mouvement extrémiste qui veut imposer la charia au monde ! De ce point de vue, il ne faudrait pas que les buildings hypermodernes des Emirats et leur pragmatisme commercial étonnant fasse oublier qu’ils appliquent, avec plus ou moins de rigueur, une législation religieuse qui est par essence incompatible avec les droits de l’Homme. C’est marrant de voir le Qatar investir dans le troupeau de chèvres du PSG, c’est moins marrant de vivre au Qatar quand on est une femme, même si elles ont le droit de conduire, à la différence de l’Arabie Saoudite. Elles ont aussi le droit d’être mariées sans leur consentement à douze ans.
Sur toutes les énormités qu’implique la charia, il est d’assez bon ton de focaliser seulement sur les droits des femmes et sur les châtiments cruels, de la lapidation à la décapitation, en passant par les mains coupées et les coups de fouets. C’est vrai que, sur ces cruautés, l’Occident retrouve ses propres fantasmes, et contourne ses propres limites dans l’égalité des sexes en faisant voir qu’ailleurs, c’est pire. Mais cela dispense de juger globalement la dictature d’une loi religieuse sur une société civile, disposition absolument incompatible avec les principes de liberté des droits de l’Homme. Il peut y a voir – et il y a, évidemment – des consonances et des influences réciproques entre la loi civile et la loi religieuse, il ne doit pas y avoir disparition de la première au profit de la seconde. Si l’Occident avait des couilles, et pas seulement des intérêts commerciaux qui le rendent très compréhensif, il virerait de l’ONU et de toutes les instances internationales faisant référence aux droits de l’Homme la totalité des pays qui disposent une religion d’Etat de manière exclusive, proscrivent l’athéisme et l’apostasie, imposent l’enseignement de la religion aux enfants et déclinent les droits et devoirs du citoyen selon les prescriptions d’un code religieux.
TOUS COCUS ?
Nous voilà donc face à un événement absolument prévisible : les pays du Maghreb vont-ils plonger dans la charia ? Pour le moment, c’est encore une question, mais, comme disait Blanchot, « la réponse est le malheur de la question ».
En Tunisie, on peut penser qu’on a le temps, puisqu’apparemment si un tiers des votants ont choisi le parti islamique, deux tiers l’ont refusé explicitement. Mais en Libye, c’est parti sur les chapeaux de roues, et cela n’a rien d’étonnant, puisque les rapports du CNT, notamment de son chef Moustapha Abdeljalil, avec les fondamentalistes étaient connus de longue date. Le pire est sans doute de voir ce chétif prêcheur en costard gris prôner la charia entouré de deux douzaines de militaires en tenue de putschistes : on comprend qu’entre la dictature religieuse et la dictature militaire, le pont est déjà construit. Quand Sarkozy le recevait à l’Elysée, il n’était pas un autre homme que ce qu’il montre aujourd’hui, et c’est en connaissance de cause, mais en faisant un dangereux pari politique, que la France a été précipitée dans l’alliance avec ces zigotos. Le pari, c’est qu’on peut faire du commerce avec les dictatures musulmanes, et ce n’est guère que l’extension à notre politique étrangère d’un point de vue que les Etats-Unis ont accepté depuis des lustres. La Russie en fait tout autant, et les Chinois ne voient même pas où est le problème. Alors, on voit bien comment on va envelopper le machin : déjà, des esprits subtils avancent leur espoir d’un « islam modéré » dont on nous rebat les oreilles.
Cet islam soft est il possible ? En Tunisie, il peut prendre appui sur des traditions religieuses locales (le malikisme envisage que la charia ne prévoit pas tout), que du reste contestent les soufistes infiltrés dans le parti islamique. Mais en Libye, on ne voit vraiment pas dans quelle distillerie de pétrole on pourrait le raffiner. Reste à imaginer quel sera l’effet d’entraînement que produirait l’effondrement dans l’absolutisme religieux d’un pays très riche, occupant une position centrale, sur de chétives républiques de la région, surtout si l’on considère que cinquante ans après son indépendance l’Algérie de Bouteflika n’a pas encore réussi à sortir de son inculture politique et patauge dans la violence et la misère. Quant à l’Egypte, elle est elle aussi à deux doigts de tomber dans les bras des Frères Musulmans.
On a tué Kadhafi, mais allez donc descendre dieu à la mitraillette !
Bref, au bout du compte, si tout tourne mal, Sarkozy et l’OTAN pourront se vanter d’avoir remplacé au pied-levé Ben Laden pour faire triompher la charia dans le Maghreb. Avec nos soldats, et nos sous. Pouvait-on faire autrement, dira-t-on ? Peut-être mieux choisir ses interlocuteurs, en tout cas : la précipitation de Sarkozy à reconnaître le CNT est, à l’évidence, lourde de conséquence, car elle a installé, sans alternative possible, une autorité qui, aujourd’hui, est une menace.
Alors, oui, il y a des raisons d’avoir peur. Non des personnes, avec qui nous avons mille choses à partager : j’ai grandi (il y a plus de 50 ans, il est vrai) dans une ville ou musulmans, chrétiens et juifs mangeaient les mêmes pâtisseries et allaient à l’école ensemble, pendant que leurs pères jouaient au rami. Peur d’une religion qui écrase les consciences, comme toutes les religions, du reste, sans la moindre exception – mais qui aura aujourd’hui le courage politique de reprendre ce vieux combat ? Peur d’une religion qui va modeler la politique, dans des pays fragiles, et risque de prendre avec autant d’autorité la succession des dictateurs. La dictature de dieu, hélas, est encore pire que la dictature d’un homme : on a tué Kadhafi, mais allez donc descendre dieu à la mitraillette ! Même Nietzsche a tiré à côté !
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