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Pas de Caution morale

A l’école, le jeune Mohamed se fait fracasser en philo ; il a l’arrogance de répondre aux questions en son nom propre, sans citer les illustres Maîtres de la discipline. Quand on lui demande «  qu’est ce que le bonheur ? » il répond JE pense et oublie fâcheusement le point de vue de Platon : «  Le prof l’a pris comme un affront, alors qu’il s’agissait d’émancipation. L’éducation nationale tue dans l’œuf toute forme de réflexion propre, il faut se conformer aux règles établies, suivre la consigne comme un mouton ».

Si le groupe refuse toute victimisation, on sent parfois poindre un passif douloureux dans certains morceaux, pour ne pas dire une franche rancœur au souvenir des discriminations dont ils s’estiment avoir été victimes dans leur jeunesse, à l’image du titre de leur dernier album, ‘Peine de maures’.

Manipulation rime avec émotion, dicton sarkozyste

« Dans Thé à la menthe, le voisin raciste qui dit qu’on était mal élevés et son berger allemand mieux dressé, ce n’est pas une invention. Quand on allumait la lumière pour monter chez nous, on nous gueulait qu’on « gâchait l’électricité », alors qu’on la payait aussi. J’avais 7 ans mais je n’ai rien oublié. Quand tu as 15/16 ans, que tu grandis, le sentiment se mue, tes voisins flippent, tu le sens dans leur regard. Je me suis fait braquer par un voisin qui avait une arme chez lui, c’était un western total. Quand j’ai appelé la police, on m’a expliqué qu’ils ne se déplaceraient pas pour ça. Des anecdotes de ce genre, j’en ai plein. Là, j’ai l’air peace, pas le moins agressif du monde, parce que depuis, j’ai compris que la vraie force, c’est de s’en foutre. Le cancer de toute progression, c’est l’émotif. S’abaisser à l’agressivité m’empêchera toujours d’atteindre mon but, et les dirigeants politiques l’ont bien compris ; l’émotif est omniprésent dans le débat politique, quand Sarkozy nous dit « Et la p’tite vieille, qui a la peur au ventre en rentrant chez elle », impossible de ne pas y voir une manipulation par l’émotion… »

Et qu’en est-t-il du malaise entre les jeunes dits « issus de l’immigration » et la police ? Il ne date pas d’hier comme en atteste le morceau Banc de Poison de la Caution : «  De menace en menace, les flics sont tenaces et ressassent, Jusque dans l’inconscient des gens, leur foutue besace sans morale. »

Une chose est sûre, aimer les flics : que nenni ! comme l’affirme son frère Nikkfurie dans l’Original ?

Les provoc’ de la gare du Nord

« Il y a quelques années, je marchais vers la gare du Nord. Je vois une file d’arabes en rang, entourés de CRS. Je passe et l’un des flics me dit « hey !!pssst pssst » comme ce bruit qu’on fait quand on veut un chien. Il me montre la file, et d’un geste, m’ordonne de m’y ranger. Je suis resté très courtois tout en lui disant « vous plaisantez ? » On ne m’a rien expliqué, c’était visiblement un contrôle…Plus je refusais ses ordres, en demandant la raison d’un tel regroupement, plus les gens s’attroupaient pour voir ce qui se passait. Je me sentais en sécurité et légitime ; quand il y a des badauds autour, tu ne crains rien, surtout quand tu t’exprimes poliment. Je ne l’ai donc pas lâché, jusqu’à ce qu’il craque et concède une explication : C’était en 2007, Sarkozy était encore à l’Intérieur, et ces contrôles, selon ce flic, résultaient simplement d’un « ordre du préfet ». Après quelques jours de ce régime, des émeutes ont éclaté à la Gare du Nord. Pour moi, ils les ont délibérément déclenchées avec de telles méthodes. »

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Mohamed, le gamin passionné de BD et de mangas, rêve d’une carrière de réalisateur. Le conseiller d’orientation le rembarre sans ménagement dans son petit bureau : dans ce milieu, on juge au compte en banque, si t’es pas Parisien et que t’as pas le carnet d’adresses, c’est mort.
Alors il décide d’apprendre seul, sans l’aide de personne. Les profs font cours en lisant un bouquin ; il l’achète et le potasse. 100% autodidacte, il est la preuve éclatante que ce qu’on veut, on le peut. D’où son soupir agacé à l’évocation des discours pleurnichards de ceux qui partent battus d’avance.

Manga, funk et école buissonnière

«  Quand quelqu’un exprime des regrets à voix haute, je lui dis « Si tu ne l’as pas fait, il y a une raison ». Moi, je ne me suis pas posé la question, ça a été plus fort que moi, cette envie de m’exprimer. Mes parents ne sont pas riches, j’étais bon à l’école. Comme mon frère, la sécurité j’aurais pu la trouver via mes études, pourtant j’y ai renoncé par passion. Je suis allé à la fac de ciné, j’ai eu 17 à mes partiels et je me suis cassé au bout de quelques mois, ma place n’était pas là. J’ai fait 3 mois d’école de dessin aussi, avec toujours cette même conclusion : l’école, c’est pas pour oim. »

Dans le même temps, bercés à la funk, Run DMC mais aussi à la New Wave, les deux frangins découvrent le rap.

« Mon délire c’était de fracasser les gens avec des phrases
 »

«  A Noisy l’sec, on allait chercher l’sac de patates, A Noisy l’sec, on balançait des raps inclassables, rappe Hi-Tekk sur le morceau de la Caution titré sobrement « Impossible », mot au goût amer qui revient souvent dans sa bouche. Dans le même temps, on a commencé à tourner avec la Caution, et pour moi tout est lié. Les rencontres, les découvertes, cette envie de prendre la parole qu’on avait, c’est ça qui a crée cette énergie si particulière. Cette énergie, qu’on partageait avec les membres de Kourtrajmé, de TTC, nous reliait tous. Ça avait 100 fois plus de valeur pour moi que le coté beu-flan du soit disant rap game où t’arrives et tu te montres. Je ne me suis jamais habillé en rappeur ! Mon délire c’était de fracasser les gens avec mes phrases et mes rimes, pas avec des sapes-déguisements. Quand tu ne payes pas de mine on ne te prend pas au sérieux, jusqu’au moment où on t’entend rapper. Ces dernières années, Les mecs ont tellement privilégié l’attitude qu’ils en ont oublié la musique…Comme toute grande famille artistique, chacun fait son chemin de son coté. Mais on reste une famille de cœur, et je ne le dis pas en l’air. ça reste présent dans nos têtes, même lorsque ça ne se traduit pas par des morceaux. On arrive tous à un âge où il devient difficile de motiver 50 personnes bénévolement sur un projet, comme avant, pour l’amour de l’art. On a nos vies, certains ont des gosses, on est moins insouciants. »

Etiquette branchée et Kourtrajmé

La critique leur a souvent collé une étiquette branchée. Sans doute à cause de leur proximité avec Kourtrajmé, Vincent Cassel, et ce mouvement « alternatif » un peu fourre-tout. Il n’en reste pas moins que La Caution a un public fidèle.

Retour en album

Leur dernier album remonte à 5 ans ; autant dire une petite mort en années-musique. Pourtant les fans et la demande sont toujours là. Mohamed continue de réaliser des clips, et prépare la pochette et les clips de l’album à venir de La Caution. Mûrit aussi tranquillement dans un coin, un projet de long métrage avec Mouloud Achour, « sur la génération des trentenaires déglingués et misanthropes » ; il adopte d’ailleurs volontiers les codes de la grande famille du cinéma, pour nous dire, l’air espiègle, qu’il « ne peut pas en dire plus ».
«  Je bosse aussi sur un autre projets, des films, dont un difficile à financer car assez dérangeant. Ce projet abordera la vie en banlieue. Il va à contre courant de ce qui se fait en la matière. Pour faire un film de banlieue qui rentre dans les codes, il faudrait y forcer la fille à se voiler, qu’il y ait un frère handicapé qui devienne pédé, et que le grand frère qui sort de prison replonge…un misérabilisme qui ferait sûrement un carton, mais ce n’est pas ce à quoi j’aspire. ». C’est clair, l’original n’est pas comme vous.

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