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Tunisie, la démocratie a dit

Depuis Tunis

Verdict : 41,47% des suffrages, 90 sièges dans l’assemblée constituante de 217 élus. L’annonce de la victoire du parti islamique Ennahda aux élections constituantes en Tunisie, a d’abord provoqué une déferlante de peurs en Europe, apaisées ensuite par la majorité des observateurs.

Démocratie et islamisme sont-ils compatibles ? A Tunis, seule une poignée s’inquiète. Essentiellement des militants déçus de l’alliance de gauche, le Pôle démocratique moderniste (PDM), rencontrés à l’issue d’une manifestation contre les « irrégularités de vote », mardi 25 octobre, devant le Palais des congrès.

La grande peur verte

Après dispersion de la manifestation (qui aurait rassemblé environ 200 personnes, selon le quotidien La Presse), des hommes continuent de discuter, s’écoutent, se disputent, avec respect, au milieu d’un incessant concert de klaxons : «  Vous ne respectez pas le jeu démocratique, il fallait critiquer le Ennahda avant les élections !  », s’emporte un homme venu débattre avec les manifestants. Deux jeunes femmes, les cheveux libres, meurent d’envie de parler. « J’ai 28 ans, je travaille dans un Call Center, je suis dégoûtée. Ce ne sont pas les résultats, mais les Tunisiens qui me déçoivent. Surtout ceux qui habitent à l’étranger et qui ont voté Ennahda. On a fait la révolution pour résoudre le problème du chômage, pas pour des histoires de religion  ».

Mais la structure de Ennahda, qui est aussi un parti néolibéral, est complexe. Les figures qui portent le mouvement, des intellectuels modérés, n’ont rien à voir avec les quelques salafistes allumés, qui constituent une minorité.

L’autre surprise du scrutin le populisme

Et qui connaît la direction que prendra Ennahda, sachant que le mode de scrutin, proportionnel au plus fort reste, l’oblige à créer des alliances avec les autres vainqueurs des élections, le CPR (Congrès pour la République) de Moncef Marzouki (gauche républicaine) ; Ettakatol, l’alliance de gauche modérée portée par Mustapha Ben Jaafar ; et Al-Aridha Echaâbiya, la Pétition populaire pour la justice et le développement (PPJD) (populiste) ?

La surprise n’est pas Ennahda, mais Al-Aridha Echaâbiya. Une liste populiste créée mais non représentée par Hechmi Hamdi, un homme d’affaire millionnaire basé à Londres, qui s’est octroyé le droit de faire campagne jusqu’au jour des élections, depuis sa chaîne de télévision satellitaire, Al-Mostakilla, scrutée en Tunisie. Avec 19 sièges, Al-Aridha arrive en quatrième position, derrière le CPR (30 sièges) et Ettakatol (21 sièges).

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Six de ses listes ont été invalidées jeudi 27 octobre, pour "irrégularité de financement" – les financements ayant transité par sa chaîne de télé londonienne. Réactions immédiates, le soir, à Sidi Bouzid, ville du centre de la Tunisie, où avait été déclenchée la révolution, mais aussi ville natale du richissime Hechmi Hamdi, où Al-Aridha était majoritaire… Environ 2000 personnes auraient dévasté le local du siège du parti Ennahda, et jeté des pierres sur les forces de l’ordre.

«  Hechmi Hamdi, ce monstre, on l’avait oublié ! », s’exclame Sihem Bensedrine, opposante de longue date à Ben Ali, depuis un studio de sa radio Kalima. Hamdi, vieil islamiste opposé à Ben Ali, avait fini par se ranger du côté du dictateur… « Cet homme représente ce qu’il y avait de pire du régime de Ben Ali », poursuit Sihem, avant de s’interroger sur l’origine réelle des fonds recueillis par ses listes.

Le portrait dressé par le journal tunisien en ligne Businessnews, n’est guère plus flatteur.

«  Ne l’accusez pas d’avancer un discours ronflant, accompagné de mesures fantasques dépassant les réalités économiques. Hechmi Hamdi a pensé à tout.
Des solutions de financement d’une simplicité monolithique : surtaxer les billets d’avion, faire appel à la légende du football tunisien Tarek Dhiab pour qu’il organise un tournoi de charité, faire de même avec le chanteur Lotfi Bouchnak pour qu’il organise des festivals dont les bénéfices iront alimenter la caisse de 2 milliards, à ajouter au budget validé par le gouvernement provisoire pour financer ce programme (…) Un petit chef d’œuvre de discours populiste
 ».

Un brin vexé, Hechmi Hamdi a annoncé à l’AFP, jeudi 27 octobre en soirée, « le retrait de l’ensemble de ses listes après leur invalidation partielle par la commission électorale (Isie) ».
« La participation de la Pétition populaire n’a plus aucun sens, nous ne ferons aucun recours, nous nous retirons simplement de l’assemblée », a-t-il déclaré à l’AFP, dénonçant « une violente campagne de dénigrement » en Tunisie.

Le score de cet ancien benaliste rappelle à Sihem Bensedrine que les vieux loups du RCD (le Rassemblement constitutionnel démocratique), le parti du déchu Ben Ali, sont encore là.

Le RCD de Ben Ali n’a pas fui

Le 4 octobre 2011, elle avait écrit une lettre au Premier Ministre, Caïd Essebsi, dans laquelle elle s’en prenait aux agissements des ex RCDistes, toujours en place : « Ceux qui se tiennent dans l’ombre nous menacent de scénarios à l’algérienne, mobilisant les bandits du défunt RCD ainsi que les criminels de la police politique pour fomenter des actes de violences maquillés en attaques de « salafistes », dans une tentative d’accréditer la thèse éculée de Ben Ali, du rempart contre l’islamisme (…) Vous vous êtes mis au service de la restauration et de nombreux corrompus notoires sont revenus aux affaires avec votre bénédiction ; tout ce que vous avez réussi à communiquer au peuple, c’est que les snipers sont des fantômes, les martyrs des dommages collatéraux et la révolution une erreur de parcours  ».

Mais c’était avant le scrutin du 23 octobre. Un casque audio sur la tête, Sihem Bensedrine sourit : « Le plus important, pour les Tunisiens, c’est d’avoir voté. Nous avons déjà gagné la liberté ».

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